«Aliss» de Patrick Senécal

3.5 Étoiles

AlissCela faisait bien plus de dix années que j’aspirais à lire l’intrigante appropriation du très célèbre roman « Les Aventures d’Alice aux pays des merveilles » faite par Patrick Senécal. Bien heureuse de ne pas avoir lu ce bouquin avant d’avoir gagné en maturité. C’est peu dire qu’il faut se préparer à cette lecture. Mais peut-on l’être réellement? Il s’agissait pour moi de ma première excursion dans l’univers senécalien et je peux aisément affirmer que j’en ai eu pour mon argent. Très certainement, ce livre décoiffe, il grafigne, nous triture l’intérieur. Ai-je apprécié ma lecture? Je dirais que beaucoup d’aspects non négligeables ont su retenir mon attention. Passons tout d’abord en revue son intrigue principale pour les rares personnes qui n’ont pas encore lu cet incontournable ouvrage des Éditions Alire inc.

Synopsis

C’est au sein d’une toile de fond typiquement montréalaise que le lecteur est catapulté dans un monde rocambolesque, excentrique, saugrenu comme il se doit. Aliss, une adolescente un peu rebelle, y apprendra à ses dépens que la recherche de sensations fortes occasionne parfois des débordements. À vouloir s’aventurer, on finit par s’engouffrer un peu trop loin. Déterminée à gagner son indépendance et, surtout, s’affranchir de ses parents, elle décide un bon matin de laisser tomber sa vie rangée pour s’installer seule à Montréal. Tout comme dans l’histoire originale, Aliss suivra un personange quelque peu déglingué pour finalement atterrir dans une communauté isolée. Cette dernière vit dans un quartier de Montréal accessible uniquement par métro. Aliss s’évertuera à s’y intégrer pour finalement réaliser que tous ses voisins ont quelque chose en commun : une folie déconcertante. La Reine Rouge les mènent tous par le bout du nez et Aliss est prête à tout pour faire sa connaissance.

Les hauts

Au sein d’un même roman, je n’avais jamais retrouvé avant une telle audace face à la mise-en-page et la manipulation des mots et des lettres. Leurs exagérations reflètent parfaitement l’image d’une Aliss enivrée ou bien simplement perdue dans un délire psychédélique. Mais c’est l’utilisation, on ne peut plus judicieuse, des différentes tailles de caractères qui donne à la prise de la fameuse pilule qui fait rapetisser et grandir Aliss qui donne tout son sens à ce véritable jeu littéraire.

… je jette des regards autour de moi… je cherche de l’aide… mais tout le monde a grandi… tout le monde est rendu si grand, si immense […]
— TU AS L’AIR TERRORISÉ, ALISS? Y A UN PROBLÈME?1

Dans un tout autre ordre d’idée, le plaisir de lire une nouvelle version d’une intrigue connue est bien évidemment d’y retrouver les ressemblances, les différences et de voir comment l’auteur s’y est pris pour réinterpréter ce qui a déjà été dit. Avec un plaisir fou, j’ai tenté d’associer les personnages que je rencontrais au cours du récit avec leurs homologues créés par Lewis Carroll. Dans un sens, la réinterprétation de Patrick Senécal demeure dans le réalisme : tous les personnages sont humains… enfin, en apparences. Un professeur de mathématique un peu obscure, des chirurgiens amoureux des jeux de mots douteux, un toxicomane au sourire pénétrant. Tant de mystère à élucider. C’est que la vraisemblance glisse tranquillement dans l’irréel à un point tel qu’on ne s’en rend pas toujours compte.

Les bas

En ce qui a trait au revers de la médaille, j’aimerais préciser encore une fois qu’il s’agit d’un livre pour public averti. Des passages sans détour ont rebutés ma lecture par leurs contenus sans pudeur ou simplement sadiques. On ne s’attend pas toujours à une telle virulence venant d’un roman fantastique. La protagoniste, elle-même plutôt dépravée, est au début surprise par tant de violences et d’abus, mais adhère étonnamment vite à cette nouvelle façon de vivre. De petite écolière modèle, elle va passer à la prostitution et la dépense aux drogues sans trop lutter. Il s’agit d’un univers bien déconnecté du mien, mais j’ai quand même poursuivi ma lecture jusqu’au bout.

Voilà un petit résumé de mes impressions face à ce livre. Peut-être pas un coup de cœur, mais très certainement une exploration fascinante qui m’a mené hors de ma zone de confort. Je recommanderais «Aliss» de Patrick Senécal à ceux qui souhaitent explorer une intrigue différente, à l’extérieur des sentiers battus et remplis de sensations fortes. La maîtrise de l’auteur sur son art vaut le détour et, comme souhaité, il réussit très bien à nous décontenancer, nous surprendre et nous faire craindre le pire pour ses personnages.


1Senécal, Patrick (2000). Aliss. Éditions Alire inc., p.121-122