Autodétermination intergalactique

chat

« Si… si… si j’me fais pogner, j’ai juste à croquer. Juste à croquer. Juste à croquer ».

Jamal a le front trempé et les tempes qui battent aussi vite que le rythme d’une musique techno sur laquelle les plus jeunes ont de la misère à danser. Le souffle haletant, il court comme si sa vie en dépendait. Sa vie en dépend, vraiment.

« C’est qui qui va nourrir c’t’hypocrite-là si j’reviens pas bientôt. Bientôt. Bientôt. »

Le couloir est si étroit qu’il s’y glisse difficilement, mais il y fonce avec une vélocité impressionnante. Chacun de ses élans qui s’approchent de l’infini est marqué par le bruit sourd et métallique de son soulier qui frappe le plancher. Son regard n’a même pas le temps de croiser tous les spécimens particuliers…et vivants qui se cachent derrière un champ de force magnétique puissant. Il ne sert à rien de dire que Jamal n’avait jamais vu de ses yeux vus une technologie aussi avancée. Sa mission est importante, plus que tout, mais il doit d’abord penser à sa survie.

Au loin, l’ambiance sonore laisse détoner des cris difficiles à départager entre la rage et la douleur. Un langage d’une autre espèce résonne dans l’immense vaisseau et la cible de toutes ces injures n’en comprend rien. Jamal sait toutefois que ce n’est qu’une question de temps avant que l’immense pieuvre ne le rattrape. Le bruit de la succion des tentacules se rapproche. Et alors que Jamal se retourne pour valider son inquiétante impression que sa vie est sur le point de s’achever, il fait un faux pas et frôle le champ de force qui le propulse sur le sol. Sa tête rencontre le plancher froid, mais son sang s’affaire à le réchauffer. La paume de sa main s’ouvre par réflexe et dévoile une ventouse déchirée. Et pour un moment, sa conscience quitte le moment présent.

« Criss, Joey, arrête! Arrête. Arrête. »

Jamal est dans son minuscule appartement qu’il partage avec son seul et unique ami : un quadrupède loin d’être sympathique. Son félin qui a, si on peut le dire ainsi, une grande superficie de caresse, mord férocement les pages d’un bouquin volumineux que son maître tient entre ses mains. Joey est déterminé à bien discipliner son humain : dès qu’il a faim, son bipède doit le nourrir. Quand il ne lui obéit pas, le félin lui joue des tours. Malheureusement, son humain le chasse du revers de la main. Joey, aussi perspicace que son maître peut l’être avec certaines choses, récidive de plus belle. Son humain le rejette encore. Sa vengeance sera terrible. Alors que Jamal regarde son animal, partagé entre l’amour et la haine, il reprend ses esprits.

De retour dans le vaisseau. Il tente de se relever, mais en vain. Tout le vent que dégage la présence d’un être si immense et immonde le cloue au sol pour un instant.

Et sans prévenir, sa jambe tordue est agrippée par un long tentacule qui émet, par ses nombreuses ventouses, une succion douloureuse et incroyable. Tandis que son corps virevolte dans les airs, toujours bien accroché aux ventouses de l’être étrange, Jamal prend une décision qui pourrait bien être sa dernière. Sa mission a échouée. Au moins, l’ennemi n’aura pas les informations que peut contenir son cortex.

« T’es tellement chialeux. Le voisin va t’entendre. Tu le mérites pas, mais c’est toi qui va s’en sortir. Sortir. Sortir. »

Croc!

L’effet, supposé instantané, se fait attendre. Et rien ne se passe. Une odeur de thon se dégage de sa bouche. Victime de son félin, Jamal émet en un souffle:

– Câlisse, Joey…