Six mois ou quinze minutes

Vendredi soir, 19h05. Deux amies écrivaines qui ont trop mangé, un divan excessivement confortable, un manuscrit plutôt marginal et l’absence d’alcool pour noyer leurs peines : le pronostic est sombre, mais le duo est tout de même optimiste.

« Ça ne sera jamais parfait. Il y aura toujours des fautes. C’est comme les bas qui disparaissent dans la sécheuse: on les trouvera probablement jamais. Faut lâcher prise un moment donné. Maudit qu’on est pas bonnes là-dedans toé pi moé

On a lu.
On a relu.
On a ajouté des concepts.
On a re-relu.
On a fait lire.
On a eu des commentaires.
On a écouté nos lecteurs.
On a ajouté, enlevé, modifié.
On a re-re-relu.
On a corrigé.
Recorrigé.
Re-recorrigé.
On a fait lire.
1

Y’est temps en maudit.

Sur cette pensée philosophique remplie de sagesse, on s’organise un Googledoc où on fait une liste des maisons d’éditions potentielles qui pourraient éditer le manuscrit qu’on a à offrir. À offrir, rien de moins! Il faut tout de même avoir un peu confiance. Il suffit de trouver la maison d’édition qui s’arrime bien à notre projet et qui aura le marché, la disponibilité et le courage de le publier. Alors on fait un beau tableau à colonne, on classe les éditions, on détermine qui se chargera de quel envoi.

Dans ledit Googledoc, pour se préparer à une éventuelle finalité, on crée une page avec les titres « Acceptation » et « Refus ». Avec une naïveté optimiste et sans trop grand sérieux, j’inscris sous « Acceptation » : Y’en aura plein ! Et sous « Refus » : Ça n’arrivera pas voyons!

Tandis qu’on est côte à côte, autant en profiter. On choisit une maison d’édition en laquelle on a espoir. Nos regards s’illuminent, comme ceux de Scrat lorsqu’il arrive à mettre les yeux sur une noix exquise, celle qui saura étancher sa faim et son insécurité émotionnelle constante2 .  On prend un bon moment ensemble pour aiguiller notre lettre de présentation, étudier l’édition et s’assurer que nous avons fait le bon choix.

Pas besoin d’imprimer, la chance est avec nous 3 : l’éditeur accepte les manuscrits par courriel.

On écrit un courriel.
On joint la lettre.
On regarde si on a joint la lettre.
On reconfirme qu’il s’agit de la bonne pièce.
On relit pour s’assurer qu’il n’y a pas de fautes.
On re-relit.
On re-regarde la pièce jointe.
On corrige.
Nos cœur battent fort.
Boom boom boom.
Boom boom.
Boom.
On se dit qu’on devrait appuyer sur « Envoyer »
Une goutte de sueur perle sur mon front.
On re-re-relit.
(…)
Boom boom boom.
Boom boom.
BOOM.
Envoyé.

22h15. C’est faite. On aura la réponse dans six mois si on est chanceuses. Un an si on l’est moins. Il faut accepter cette réalité là quand on envoie nos romans. Les maisons d’édition ont tellement d’ouvrage et travaille tellement avec assiduité et acharnement pour répondre à tout le monde. On chiale même pas là-dessus. On le sait. On vit avec.

Le manuscrit est envoyé. On a une baisse d’énergie… On regarde notre écran avec fascination. 6 ans d’ouvrage. Envoyé. Bon, on peut rationaliser. Il y a eu des pauses de six mois, même d’un an. Mais quand même,… 6 ans de travail en un seul clic.

22h30. Un son en 8-bit de la monnaie dans la série de jeux Mario Bros. résonne dans nos oreilles. Un courriel. On regarde. Mais… mais… contre toute attente à cette heure tardive, c’est l’éditeur!

« C’est sûrement une réponse automatisée Stéphanie, faut pas trop s’en faire», dis-je avec peur dans l’instant que l’ordinateur et les internets 4 prennent pour charger la page.

Refusé.

On se regarde. Je dirais même qu’on s’étudie du regard. Doit-on en rire ou en pleurer? Nous éclaboussons de rire. Quelle déception, mais quelle situation farfelue!

«Peut-être que cet éditeur a décidé qu’il nous fallait une anecdote à raconter», se dit-on.

On modifie tout bêtement le Googledoc pour inscrire sous «Refus» le nom de ladite édition, avec un petit mot d’encouragement «Ouin, ça peut arriver, on lâche pas».

Nous n’en voulons aucunement à cet éditeur qui savait pertinemment quel type de roman il cherchait à ce moment-là. Et sans aucun doute, il ne s’agissait pas du nôtre.



1. Tentez de continuer la série à l’aide du théorème de Euler, si cela fait du sens pour vous. Ou si cela fait du sens tout court.
2. Mettez en commentaire votre analyse psychologique concernant les besoins que Scrat tente de combler par son obsession alimentaire, si cela fait du sens pour vous. Ou si cela fait du sens tout court.
3. À ne pas confondre avec la Force.
4. Source : une matante Manon de quelque part dans le monde.