Les morts de Sophie

Brève introduction à la brève

Voici le tout premier texte que j’ai publié. Le titre original était « Douce Sophie ». Cette brève avait été publiée dans le journal étudiant Le Trait d’Union du collège de Maisonneuve en 2010 pour l’Halloween. 6 ans! J’ai vu mon style d’écriture évoluer. Je vous en reparle brièvement après la lecture.

Brève

Pieds nus, un orphelin courait dans l’herbe tranchante, soulevant ainsi quelques feuilles mortes qui, prises par les ondulations du vent frais, dansèrent en cette nuit morbide d’automne. Les poumons meurtris, le muscle cardiaque épuisé, Victor s’arrêta brusquement devant la tombe de sa mère qu’il avait tuée à la naissance. Il regarda autour de lui et afficha un sourire satisfait en constatant qu’il ne voyait que des tombes et des arbres dénudés. Il avait enfin réussi à semer les enfants aux intentions viles. Il détourna son regard azure du paysage gothique et s’agenouilla pour faire face à l’épitaphe. De ses petites mains d’enfant, il déroula un petit bout de papier. Il récita alors à Sophie, sa mère biologique, ses tout premiers vers : «Mère, chaque jour en votre absence, mon cœur se meurt de souffrance… » Inopinément, l’enfant fut interrompu par les railleries d’un des garçons qu’il croyait avoir laissé loin derrière lui. Le petit être malveillant s’esclaffa à la vue d’un monologue entre un mort et un vivant. Fou de rage qu’on puisse ainsi salir la mémoire de sa mère, Victor l’étrilla, lui affligeant ainsi quelques coups au visage. La lèvre fissurée, celui-ci répliqua en le poussant fortement sur la tombe. Il avait un sourire malicieux et se moquait de la faiblesse de Victor. En tombant, il s’écorcha le poignet sur la pierre, rouvrant ainsi sa cicatrice et laissant par conséquent son sang pur s’écouler sur le souvenir de Sophie. Subitement, un cri jaillit du lieu funéraire, remplissant l’obscurité d’inquiétudes. Le jeune voyou, dont le sourire fut éphémère, s’éclipsa en poussant des cris horrifiés tandis que Victor demeura figé sur place, muet comme une tombe. Tout devint encore plus obscur que l’obscurité. Des ténèbres jaillirent une silhouette incandescente; Sophie était réveillée. Elle semblait être un ange dont le regard était empreint d’une démence. « Merci fils, dit-elle ». Inquiet, l’enfant regarda sa mère lever ses bras doucement vers le ciel obscur. Plus ses bras menus se soulevaient vers les cieux, plus Victor sentait le sol trembler sous ses pieds. La terre, qui auparavant recouvrait les tombeaux, lévitait dans les airs; Sophie en portait le poids. On entendit des portes s’ouvrir, des cris glauques surgirent de la terre. La faune qui ne s’était pas déjà enfuit se volatilisa d’effroi. Les morts devinrent vivants. À la vue des squelettes et des vers qui rongeaient les restants de peau sur certains défunts, Victor savait qu’il devait réagir. Il prit ses jambes à son cou et se dirigea vers sa maison, éclairé par la pleine lune. En entrant dans le château que sa mère avait légué à la famille qui prendrait soin de ses fils, Victor couru directement vers l’aile Ouest, là où se situaient les appartements de son aîné. Réclamant son frère de sa petite voix qui n’avait pas encore mué, il sillonnait la tour. Une silhouette grande et chétive se révéla dans la bibliothèque, une pierre couleur charbon en main, l’air mécontent. « Tu as encore réveillé mère, dit Hugo dont la cicatrice au poignet était douloureuse. Tu sais ce qu’il nous reste à faire maintenant.» Victor hocha la tête en signe d’approbation. Tandis qu’Hugo et Victor s’armèrent et convoquèrent leur armée personnelle siégeant à la résidence, les morts se réveillaient tranquillement, laissant l’énergie de la pleine lune leur redonner des forces. En temps normal, les morts-vivants ne pouvaient vivre qu’une nuit par année et ce, durant la nuit des morts si l’occasion se présentait. Par contre, Sophie en était la reine et la source d’énergie secondaire. Si on ne la détruisait pas, les morts-vivants allaient être vivants plus longtemps que prévu, même si la lune n’était pas pleine. Victor et Hugo arrivèrent dans le cimetière où leur mère régnait du haut de sa tombe. Ils devaient la tuer. Seul un enfant de son sang pouvait la ressusciter, et seul un enfant de son sang pouvait lui permettre de mourir encore. « Pourquoi brutalisez-vous des corps qui, auparavant appartenait à des humains qui n’auraient jamais osé faire de mal? » demanda Hugo à sa mère pendant qu’un des défunts arrachait les entrailles d’un enfant qui était arrivé trop près du cimetière. La mère ne répondit point. Elle fit un geste de la main à ses gardes qui, suite à cet ordre visuel, foncèrent sur ses fils. L’escorte des enfants s’empressa de disséminer une fois de plus ces cadavres fragiles. Hugo s’avança vers Sophie, une pierre noire à la main, tandis que Victor récita la clef; «Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n’y change, Qu’il est doux d’y rentrer bientôt»1. La lueur que Sophie dégageait s’étouffa graduellement tandis que la pierre devint étincelante et blanche. L’image de leur mère disparut. Quelques instants plus tard, la pénombre s’évanouit, amenant avec elle les trépassés dans leurs tombes respectives. Au journal du lendemain, lorsque les citoyens auront constaté les cercueils déterrés, on lira que lors d’une soirée d’Halloween, quelqu’un « en avait peut-être fait un peu trop pour épater la galerie ». Le lendemain, Victor et Hugo pleureront la quatrième mort de leur mère. Ils espéreront en vain qu’un jour Sophie redevienne ce que Sophie était.

1. « À la mère de l’enfant mort », Victor Hugo.

Brève analyse de la brève

Mon style d’écriture a dérivé vers quelque chose de moins formel, de plus familier. Un style d’écriture qui assume plus la culture québécoise. Aussi, dans cette brève, on peut voir qu’il manque un peu d’émotions, mais les descriptions sont plutôt justes. J’ai pris l’habitude de tenter de solliciter les 5 sens des lecteurs et de leur offrir une expérience plus riche en émotions. Cette brève est tout de même une belle première expérience et j’espère que vous avez pu en apprécier la lecture!

Joyeux Halloween!