Ils étaient là

Ils étaient là quand j’ai versé mes premières larmes. Quand j’ai affiché mon premier sourire. Quand j’ai reçu ma première lettre d’amour. Ils étaient là, au moment précis où mon cœur s’accélérait en lisant les dizaines de fautes d’orthographe qui s’entremêlaient aux mots doux.

Fidèles au poste quand cet amour s’est évaporé, déconstruits en si petits morceaux qu’il était difficile d’y voir clair; des atomes d’amour parsemés dans les recoins de l’appartement. Quand les insultes ont pris la relève des mots doux. Ils étaient là quand mon visage s’est enflé d’avoir trop pleuré ou… d’avoir subi l’inacceptable.

Ils étaient là, à mon premier voyage. Lorsque j’étais émerveillée par des paysages à couper le souffle. Des montagnes à perte de vue, des nuages caressant leur sommet. Quand j’ai marché pour la première fois sur une plage de galets, mes pieds hésitant entre le bonheur et la douleur.

Ils étaient là quand j’ai eu, pour la première fois, l’impression de prendre une pause du stress constant de la vie quotidienne. Quand mes épaules se sont relâchées et que je me suis mise à pleurer sans raisons pendant des heures. Ils étaient là quand j’ai connu ma première crise d’anxiété. Gorge qui se resserre, mains moites, sensation de mourir, mais pourtant…

Présents, quand ma mère nous a quittés. Là, à l’enterrement, quand ma voix rauque tentait de lui dire au revoir. À mes côtés, aux abords de l’océan, quand nous avons jeté ses cendres à l’eau pour qu’elle puisse enfin voyager.

Ils étaient là lorsque je passais des nuits entières à étudier, les équations volant au-dessus de ma tête, mon corps engourdi par l’épuisement.

Et maintenant, ils ne sont plus là.

Le monstre me les a fait perdre un par un. Il ne s’est pas contenté de me gruger de l’intérieur, de s’accrocher à mes organes, de les noircir et de les dissoudre. Il fallait aussi qu’il s’attaque à ceux qui avaient toujours été présents à chaque moment de ma vie : mes cheveux.

Ils s’étendaient dans mon dos jusqu’à la cime de mes fesses. Ils volaient au vent. Ils me réchauffaient l’hiver, se faisaient discret l’été et essuyaient mes larmes à chaque saison.

« Des cheveux, ce n’est qu’esthétique, ça repoussera».

Je me sens mal de prendre peut-être les derniers instants de ma vie à penser à mes beaux cheveux longs. À cette crinière dont j’étais si fière.

« Ce n’est que l’apparence physique, ce qui compte, c’est ce qu’il y a en dedans ».

Plus on tente de me rassurer, plus je me sens coupable d’y penser. Une culpabilité qui s’attaque à l’extrémité de mes doigts, qui me donnent des frissons et qui me serre l’estomac.

Je passe ma main sur mon crâne chauve. C’est froid, étranger… c’est terrifiant.

ilsetaientla

Note: il s’agit d’un texte de fiction, l’auteure n’ayant pas vécu ce parcours.