Anonyme

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30 millions. 30 millions de dollars. 30 millions de dollars québécois. Elle est abasourdie; elle n’en revient tout simplement pas. Que va-t-elle faire de tout cet argent? Elle qui ne ressent jamais la faim, ni l’envie de faire quoique ce soit? Elle ne peut même pas concevoir partir en voyage, arrêter d’exercer ses fonctions ou bien s’acheter 15 millions de poissons rouges. Tout cela lui semble simplement ridicule et sans intérêt. Malheureusement, il n’y a pas de protocole clair à suivre; c’est la première de son district à gagner autant d’argent. Et elle n’a pas participé à ce tirage par envie, mais bien parce que c’était obligatoire; une forme de taxe pas très bien déguisée. Elle, plus que quiconque, est au fait des statistiques : une chance sur un milliard six cent cinquante millions sept cent mille trois cent quatre-vingt-deux. Wow! C’est un coup de chance incroyable, non? Elle n’en est pas si sûre.

Tout tourne dans sa tête. Des chiffres. Des probabilités. Son corps surchauffe. Bouille. Elle ne peut arrêter de penser à l’éventail infini des possibilités qui s’offrent maintenant à elle. Elle aurait aimé ressentir cette émotion intense, cette envie d’agir ou bien ce sentiment de liberté que les gagnants ressentent normalement. Mais, rien. Surchargée et étourdie par toutes ces nouvelles données et possibilités, elle décide quand même de rentrer au boulot le lendemain. Ignorer et mettre en attente les décisions à cet égard, c’est la seule option viable afin d’éviter à son cerveau de surchauffer. À son arrivée, son employeur l’apostrophe :

– Félicitations! Wow! Que j’aurais aimé gagné autant! Je t’assure que je ne serais pas icite ce matin. Qu’est-ce que tu fais icite, d’ailleurs? Tu aurais pu simplement appeler, tu n’étais pas obligée de te présenter.

Tant d’émotions. Seule la jalousie l’habite. Cette passion, elle aurait tant voulu la ressentir.

– J’ai besoin d’être ici pour travailler. Vous êtes le mieux placer pour savoir que mon travail ne se fait pas à distance.

– Non, mais, je sais bien. Mais tu as gagné 30 millions. Ça ne te sert plus à rien de travailler. Surtout pas sur une chaîne de montage!

– Oui, c’est vrai, mais je peux quand même? Je fais du bon travail, non? Je peux continuer?

– Tu es la meilleure! Mais malheureusement, le taux de chômage est élevé, donc je dois donner ta place à quelqu’un qui en a vraiment besoin, tu comprends?

– Je comprends, mais… j’en ai vraiment besoin.

– Haha! Ouais, c’est ça! Je n’ai pas le choix, c’est une obligation légale. Retourne donc chez toi; j’ai déjà appelé quelqu’un pour te remplacer. Profite un peu de ta liberté! On se redonne des nouvelles.

L’employeur s’éclipse de la conversation aussi vite qu’il l’avait initié, la laissant seule avec ce nouveau problème. Quoique, gagner 30 millions, ce n’est pas le pire problème. Non?

Elle retourne chez elle, le pas lent. Elle tire une chaise et s’assois à table, dans son petit studio maculé. Des heures durant, sans bouger. Elle prête attention à sa grande porte-patio qui mène à un paysage pittoresque qu’elle ne sait apprécier.

Des montagnes à pertes de vue et un cerf qui gambade éclairé par la lumière d’un soleil éclatant. Le soleil s’enfourche rapidement dans les montagnes et le spectacle grandiose, qui semble si banal pour elle, s’éteint avec la lumière du jour. Le ciel passe du bleu, à l’oranger, au bleu nuit pour s’achever sur une touche d’encre noire. Le désespoir l’empare aussi facilement qu’on vole un bonbon à un bébé. C’est impossible. Elle n’arrive pas à traiter toute l’information.

300 000 ananas ou 300 voitures Tesla hovering? 150 voitures Tesla hovering et 150 000 ananas? 30 000 fois le tour du monde sans s’arrêter ou 30 maisons de luxe? 30 millions de pairs de bas ou 322 323 Ladas?

Elle sent son cerveau surchauffer. Impossible. Elle met alors cette tâche en attente et scanne plutôt sa liste de contacts. Elle se rend rapidement compte que tous les numéros qui s’y trouvent sont administratifs ou reliés au travail.

Son cœur se tord. Une douleur qu’elle n’a jamais ressenti. Elle est devant un constat accablant: elle n’a maintenant plus aucune utilité. Elle ne peut même plus travailler. Elle fixe à sa gauche le micro-onde, tout aussi blanc que ses murs et planchers. Le néant. Et c’est à ce moment précis qu’elle décide d’en finir. Sa structure ne lui permet pas, de toutes manières, de traiter toutes les données et possibilités.

Court-circuitée. Impossible à réparer. A1232 décède en quelques secondes et personne n’est là pour s’en rendre compte. Ni maintenant, ni une semaine plus tard. C’est le mois suivant que les autorités découvrent son corps brûlé.

Il s’agit de la première mort par suicide d’un androïde. Aujourd’hui, les nouvelles portent sur les défauts de fabrication des robots et la pertinence de faire participer les androïdes au tirage au sort; ils n’auront qu’à payer sans qu’on leur donne de numéros de participation! Certains journaux poubelles expriment même que cela prouve que les androïdes sont imprévisibles et dangereux et qu’il faut tous les désactiver.

Mais personne ne murmure le nom d’Éliane. Personne ne l’a connu aussi intimement. Personne ne sait que dans un désir d’être quelqu’un, elle s’était donné une appellation humaine. Que par socialisation, elle avait commencé tranquillement à vivre des émotions qu’elle ne savait ni comprendre, ni gérer. Et que la liberté tant convoitée par l’humain a été le nœud coulissant de la corde qui lui a enlevé la vie.