« Je ne m’appellerai plus Laura »

blogue_image_breve« Laura. Je m’appelle Laura. Et bientôt, mes filles n’auront plus de mère ».

Le grincement de la scie chirurgicale contre ses os résonne dans la pièce crasseuse. Le tibia a été coupé en deux. Pour limiter l’écoulement sanguin, la chirurgienne brûle le moignon. Laura serre les dents si fort qu’elle casse deux de ses molaires. Quelques minutes s’écoulent pendant lesquelles la tortionnaire serre le pied détaché de Laura très fort contre sa poitrine peu développée. Comme s’il s’agissait de son ourson préféré.

– Ce n’est pas le bon morceau! Pourquoi je me sens encore triste?, se demande-t-elle en jetant au bout de ses bras le membre inanimé. Peut-être qu’il se trouve à l’intérieur?

« J’ai trois enfants. Trois ».

L’odeur de la chair calcinée abonde aux narines de Laura. Un goût métallique envahit sa bouche. Et la douleur est insupportable, au point où elle n’arrive même pas à crier. Des pensées anodines émergent, sans qu’elle ne puisse les retenir. Sans qu’elle ne réussisse à penser à la gravité de la situation.

« Éloïse ne sait même pas encore marcher ».

Ses hurlements se coincent dans son œsophage déjà obstrué par la peur. Elle est à peine consciente. Les yeux mi-clos, elle ne peut que fixer le plafond. Des néons clignotent. Sa vision est partiellement voilée par les gouttes de sueur qui tracent un chemin sinueux sur son front pour mourir dans ses globes oculaires.

« La lumière est-elle sur le point de flancher pour de vrai ou bien est-ce que ce sont mes yeux qui se referment sans arrêt? »

Son corps est paralysé. La dose de sédatif qu’on lui a administré est suffisamment puissante pour qu’elle ne puisse mouvoir son index, mais trop légère pour l’endormir complètement. Tous les liquides de son corps semblent s’échapper. Elle tremble, comme une feuille morte dans un ouragan. Ce n’est pas le contact de son corps nu sur la table métallique glaciale qui produit cet effet chez Laura, mais bien les traumatismes que cette opération improvisée infligent à son corps.

« Qu’est-ce que je fais ici? Je ne me souviens pas… Tout est flou. »

La chirurgienne, âgée d’à peine 12 ans, rit en constatant toute l’hémoglobine qui se dégage de l’ouverture du torse de sa victime.

« C’est beau des rires d’enfants. Mais pas celui-là. Pas aujourd’hui. »

Et Laura, maintenant ouverte sur la table, n’a aucune idée de ce qui se passe dans la tête de la fillette qu’elle n’a jamais vu auparavant. Elle est prisonnière de ses pensées, car ses lèvres sont soudées. Son cœur cogne sur sa poitrine, comme s’il voulait sortir.

– Oh ! Je crois que je l’ai!

« Éloïse. Océane. Emma. »

Elle entend les petits pieds de la chirurgienne descendre du tabouret sur lequel elle a monté de peine et de misère, il y a de cela une heure. Elle s’approche de Laura avec un morceau sanguinolent à la main.

« 5 mois. 2 ans. 4 ans. Elles sont si petites. Et moi qui n’aie même pas 30 ans. Qu’est-ce que…? »

– Je pense que c’est un bout de ton intestin. Mais j’ai tout recollé. Je pense. T’en fais pas. Moi aussi, j’ai un bout de toi, maintenant.

Laura ne reconnait pas le visage de la chirurgienne. Mais ses yeux… elle aurait cru se regarder dans un miroir. Des yeux bleus pâles. Qui cachent à la fois rage et tristesse. Ce n’est pas possible…

– On m’a dit que, j’étais toujours triste et fâchée. Et que c’était parce que tu avais pris un petit bout de moi, en m’abandonnant dans cette poubelle. Peut-être que ce bout-là, c’est celui que je tiens entre mes mains. Et que, maintenant que je l’aie retrouvé, je redeviendrai contente. Comme les autres enfants.

Un petit cri aiguë de satisfaction émerge de sa minuscule bouche.

– Je me sens déjà mieux!

Quelque secondes de silence. L’enfant regarde ce bout d’intestin qui fait naître en elle un espoir palpable.

« Pas trois. Quatre. J’ai quatre enfants.»

Laura aurait tellement voulu s’expliquer. Se faire pardonner. Apporter une certaine paix à sa fille qu’elle a délaissée. Mais c’est impossible.

La gamine se met à hurler en tambourinant de toutes ses forces le torse de sa mère avec ses petits poings chétifs. Laura se tordrait de douleur si elle le pouvait.

– Je me sens encore triste! Ce n’est pas le bon morceau! Je vais le trouver, t’inquiète pas maman.

Le bruit de la scie se fait entendre à nouveau. La petite fille rit de plus belle.

« Éloïse, Océane et Emma… Désolée… Maman ne rentrera pas à la mai… »

Et sur cette pensée inachevée, Laura perd conscience, son corps ne pouvant plus supporter la douleur.

Trois de ses filles perdront une mère. Une d’entre elles a déjà tout perdu. Même son humanité.