Les six degrés de liberté par Nicolas Dickner : un roman à extrapoler

Six degrés de liberté, Nicolas DicknerSpécialement pour le 12 août, jour pendant lequel tout le monde se doit d’acheter un livre québécois, j’ai fait l’acquisition de ce petit roman sortie en 2016 appelé «Six degrés de liberté». Un livre récipiendaire du «Prix littéraire du gouverneur général» et à l’auteur aux multiples talents. Rien de surprenant à ce que mes attentes soient restées assez hautes.

Il me faut avouer cependant que mon penchant pour la littérature de genres (science-fiction, fantastique, fantaisie) me pousse depuis plusieurs années à poursuivre un régime presque exclusivement constitué de textes faisant partie de ce groupe. Or, le monopole étant rarement très profitable, je me suis lancée tête première dans cet ouvrage publié aux éditions alto.

Synopsis

Dans ce livre, on fait la connaissance de Lisa Routier et de son grand ami Éric Le Blanc. À 15 ans à peine, ils s’adonnent à une expérience comprenant un Canon PowerShot attaché à un ballon météorologique pour prendre leurs propres photos aériennes. Malgré tout, un déménagement au Danemark les oblige à se séparer. Lisa prend difficilement la chose. Elle se contente toutefois de poursuivre son quotidien en assistant son père dans la rénovation de maisons. De son côté, Éric fonde plusieurs compagnies et fait fortune dans le confort de sa chambre. Les deux inséparables ont maintenant toutes les ressources nécessaires pour concrétiser une nouvelle expérience mettant en vedette un système d’intelligence artificielle de conteneur réfrigéré.

Pendant ce temps, Jay purge une peine de travaux publique en offrant ses services à la GRC. L’enquête sur la disparition d’un conteneur attire l’attention de son équipe. Peu à peu, elle s’investit complètement et va même jusqu’à faire des recherches de son propre chef. Elle finit par sortir de son bureau pour récolter des indices supplémentaires sans même en informer ses supérieurs. Quand elle découvre le secret caché derrière ce conteneur, elle prend une décision radicale. Reste à voir où celle-ci va la mener.

Ma première impression

Au moment de mon achat, je ne savais rien sur l’auteur ni sur ce roman. J’ai donc lu la quatrième de couverture et été charmé par cet humour étrange et cette panoplie de personnages rocambolesques qu’on me présentait. Voici l’entièreté de ce texte :

Où l’on raconte l’histoire d’une jeune fille qui désire repousser les limites de l’expérience humaine, d’un hacker qui veut optimiser la circulation mondiale des bananes et des coussins, d’une employée de la GRC qui rêve d’en finir une bonne fois pour toutes avec la géographie, d’un septuagénaire qui perd un boulon, d’une acheteuse compulsive bipolaire, de six perruches et d’un chat intermittent, tous unis dans un jeu de société à l’échelle planétaire dont personne ne connaît les règles. 1

Les bas

Je vais peut-être vous surprendre, mais j’ai perdu assez rapidement mon enthousiasme en cours de lecture. Non pas parce que les qualités littéraires manquaient; au contraire. C’est plutôt à cause d’une anticipation, mal placée peut-être, qui n’a pas été comblée. En effet, avec cette quatrième de couverture, j’avais jugé avoir affaire à un roman humoristique, voir satirique, avec des personnages frivoles qui font l’élevage de perruches et des hackers extrémistes qui infiltrent la GRC pour mieux briser le système. J’ai plutôt eu droit à un contexte assez réaliste, des interactions modernes et communes avec un lexique informatique qui m’est très familier.

Évidemment, les ambitions de certains personnages pourraient être considérées comme ambitieuses, reste qu’ils ne sont pas tout à fait aussi rocambolesques que je m’y attendais. C’est donc d’une petite déception que j’ai débuté ma lecture constatant une rupture de ton entre la quatrième de couverture et le roman en soi. Certes, elle a rempli sa mission pour me convaincre de me procurer ce livre, mais je la considère comme trompeuse.

Ensuite, je dois faire part d’un élément qui m’a semblé manquer tout au long de ma lecture, c’est peut-être seulement moi et je m’en excuse, mais j’ai eu l’impression que certains personnages manquaient d’un motif bien clair et approfondie.

Premièrement, je n’ai pas saisi qu’est-ce qui poussait une ancienne pirate informatique subissant une peine à la GRC (Jay) à décider d’elle-même faire enquête sur un vol de conteneur auquel elle n’a rien à voir. À ce que je sache, elle n’a aucune connaissance en fouille sur le terrain. Je veux bien croire que c’est une femme très intelligente et qu’elle a peut-être tout appris sur le NET, mais pourquoi risquer sa vie en allant sur une scène de crime probable, éventuellement envahi par la police, qui se trouve dans une usine désaffectée… alors qu’elle est seule… et tout ça pour fouiller des poubelles? D’ailleurs, son manque de compétences est bien reflété par la suite, car elle va se couper sur place et barbouiller la scène de son propre sang.

«De grosses gouttes tombent sur le sol, imprimant des idéogrammes écarlates dans la poussière. 2

Et ce n’est pas le seul personnage qui aurait eu besoin d’un motif davantage expliqué. Je ne vais pas aller dans les détails, car je veux éviter de révéler un punch, mais je pourrais aussi mentionner Lisa et cette mission très risquée à laquelle elle décide de participer. Pourquoi accepter de servir comme cobaye?

Enfin bref, cette frustration ne m’a pas quitté durant ma lecture. J’espérais à la fin une chute extraordinaire qui justifierait la prise d’autant de risques, mais je suis restée sur ma faim.
Je vais donc conclure en affirmant que je ne fais sans doute pas partie du lectorat visé par ce roman. Ma soif de justifications vis-à-vis des actions et des prises de décisions qu’on fait les différents personnages n’a pas été comblée. J’espère de ne pas avoir offensé l’auteur par cette impression qui demeure très personnelle.

Les hauts

D’un autre côté, j’ai trouvé la plume de Nicolas Dickner franchement remarquable. Il réussit à faire succéder bon nombre d’images colorées à ses descriptions en plus de faits qui contextualisent son histoire. Je vous cite certains de mes passages préférés :

De retour dans la voiture, elle défonce la boîte de Whippet et mord dans un biscuit : chocolat trop sucré, guimauve poisseuse et confiture à saveur de rouge. Ça goûte 1983 : mou et mélancolique.3

Est-elle vraiment en train de pister un conteneur réfrigérant qu’aux dernières nouvelles on aurait vu à Shenzhen – le verbe voir étant ici un abus de langage, le conteneur en question étant notoirement élusif […]4

Quelque part à l’étage, on entend quelqu’un s’acharner sur une brocheuse, duel à coups de poing avec une liasse de papiers.5

J’ai aussi éprouvé une profonde sympathie pour le père de Jay qui avance dans sa maladie peu à peu au fil du livre. On sent bien son désarroi vis-à-vis ses trous de mémoire de plus en plus fréquents. La progression dans ses symptômes est palpable ce qui rend le résultat très réaliste.

Conclusion

La critique de ce roman me laisse donc plutôt ambiguë dans son ensemble. D’un côté, j’ai adoré le style d’écriture et ses nombreuses figures de style. Le personnage du père (Robert) m’a paru particulièrement attachant. D’un autre côté, le manque d’explications pour justifier les actions des protagonistes m’a bien embêté. L’auteur m’a semblé préférer taire plusieurs détails sur ses personnages. À bien y penser, c’était peut-être pour permettre à ses lecteurs de faire leur propre interprétation de la chose. Mes recherches m’ont fait comprendre que «Six degrés de liberté» était peut-être une suite de Nikolski, un roman paru en 2005. Il est possible que des réponses se retrouvent dans cet autre tome, mais je ne peux l’affirmer.

Un roman à découvrir pour ceux qui aiment extrapoler leurs propres conclusions ou qui sont simplement satisfaits d’une intrigue fondée sur le mystère d’une «expérience humaine».


  1. Dickner, Nicolas (2016). Six degrés de liberté. Éditions Alto, quatrième de couverture
  2. Idem, p. 117
  3. Idem, p. 230-231
  4. Idem, p. 154
  5. Idem, p. 62