Dans la mire de l’horreur: entrevue avec Yvan Godbout, auteur à la fois humain et sanglant

YGNous avons posé dix questionsà Yvan Godbout, un des maîtres du gore et de l’horreur québécois. Publié en septembre 2017, son dernier livre, Hansel et Gretel, des éditions AdA, soulève les passions.  Sa carrière d’écrivain s’élance lorsqu’il atteint la quarantaine avec la parution de l’Ogre des marées en 2012 publié par Mon petit éditeur. Il publie ensuite aux éditions AdA la célèbre trilogie Les Yeux Jaunes, pour lequel il est le plus connu. Finalement, en 2015, il nous livre COBAYES Olivier avec les éditions De Mortagne. Le dénominateur commun de tous ces romans : l’Horreur, avec un grand H. Diplômé en Lettres, il travaille dans une entreprise de télécommunication. Yvan Godbout est un cinéphile passionné de la littérature québécoise. Malgré les airs plutôt durs qu’il arbore sur cette photo, Yvan Godbout est définitivement  une personne très humaine et amicale. Et sans plus tarder, voici les questions que nous avons eu la chance de lui poser :

 

1. Parlez-nous de votre parcours d’écrivain.

livre-yvanDisons qu’il est plutôt atypique..! Je n’ai jamais eu l’ambition, ou devrai-je plutôt dire la prétention de le devenir, écrivant plutôt pour le simple plaisir de m’évader dans l’imaginaire. Des manuscrits, j’en ai gribouillé étant plus jeune, et bien peu ont connu le mot «fin». Ce n’est que dans ma mi- trentaine que ce mot de 3 lettres est enfin apparu sur l’un de mes textes. Le manuscrit, très personnel et toujours caché dans un tiroir, s’intitulait Le servant de messe (l’image ci-jointe est à titre de référence seulement). J’étais fier de moi (plus que du manuscrit) et savais désormais que j’étais capable d’aller jusqu’au bout des histoires accaparant mon esprit.

ogreL’ogre des Marées a suivi, et comme je ne connaissais strictement rien du milieu, je me suis fait avoir par une maison d’édition étrangère publiant à titre d’auteur, et non d’éditeur. Aucune révision donc, de l’argent qui sort de ma poche, et un roman plus qu’imparfait qui ne me rapportera jamais la moindre royauté…Mais bon, j’en demeure tout de même fier en secret, malgré ses défauts, puisque s’y retrouvent certaines touches autobiographiques. Il m’aura également permis d’afficher mes couleurs.

J’ai ensuite pondu un manuscrit, originalement titré «Eux». Je l’ai fait lire à mon copain de l’époque, qui a tripé ben dur et qui m’a conseillé de l’envoyer à un éditeur; ce que j’ai fait, mais sans trop y croire, ne l’envoyant qu’à un seul. Les mois ont passé, et j’en suis presque venu à l’oublier. Jusqu’à ce que je reçoive un courriel de ce fameux éditeur. Il s’excusait d’abord de leur retour tardif et me demandait combien de tomes étaient prévus pour cette série. Je ne savais pas trop quoi répondre, bien sincèrement, n’y ayant jamais vraiment songé… ! C’est donc bien naïvement que j’ai répondu 3. Deux semaines plus tard, je signais un contrat avec les Éditions AdA pour ma trilogie Les yeux jaunes!

2. Qu’est-ce qui influence le plus votre écriture? (ex. : autres auteurs, autres formes d’arts, événements, activités, etc.)

Le cinéma et la littérature des années 80 teintent probablement beaucoup mes écrits; certains lecteurs perspicaces auront d’ailleurs décelé mes nombreux clins d’œil aux romans de Stephen King ou films de cette époque. Je serai toujours intéressé par le fantastique (peut-être plus que par l’horreur, étrangement, et malgré les apparences!) et mon prochain roman devrait en être la preuve…

3. Quel est votre auteur favori, et pourquoi?

micheltremblay

Michel Tremblay. Je sais que plusieurs seront étonnés par cette réponse, mais je ne me forcerai pas à nommer King, Herbert, Koontz ou Barker. Oui, tous ces maîtres de l’horreur ont bercé mon adolescence et ma vie de jeune adulte, et je leur voue une admiration sans bornes. Mais Tremblay demeure une idole intouchable. Il m’est également impossible de ne pas citer Patrick Senécal qui a démocratisé la littérature de genre au Québec. Il est la pierre angulaire de l’horreur dans notre milieu littéraire, et son immense talent n’est plus à prouver. Sans lui, mes romans et ceux de bien d’autres resteraient sur les tablettes des librairies à s’empoussiérer.

4. Dites-nous quels sont vos trucs/astuces pour échapper au syndrome de la page blanche ?

Je n’en ai aucun! Comme plusieurs, je dois constamment me botter le cul pour pondre quelques chapitres!

5. Comment décrirez-vous le processus d’édition, de la soumission de votre dernier manuscrit (Hansel et Gretel) à sa sortie en librairie? Pas de secrets (si possible)!

HanselGretelPremieredeCouvertureEn fait, j’ai expérimenté beaucoup avec ce roman, que ce soit au niveau de la narration, que de la structure «physique» de certains chapitres. Hansel et Gretel est construit comme un puzzle, dont chaque pièce est mise en place par l’un ou l’autre de ses personnages. D’ailleurs, très peu de chapitres consécutifs sont racontés par le même personnage, ce qui a été toute une gymnastique, croyez-moi! Aussi, j’ai voulu garder l’esprit «de conte» à ce roman, même si résolument adulte et contemporain. J’espère aussi que les lecteurs relèveront les nombreux clins d’œil à des contes connus que j’ai glissés ici et là.

6. Depuis que nous vous avons découverts, nous vous suivons religieusement sur Facebook. Il est indiqué sur votre page que vous préparez une série vampirique à la fois horrifique et humoristique. Pouvez-vous nous en dire plus?

 Eh boy…! Cette série, je l’ai mise de côté si souvent pour participer à des projets que je ne sais pas du tout quand je pourrai enfin la compléter, ou si elle va réellement voir le jour à un moment donné! Ce que je peux vous dire par contre, c’est qu’elle garde l’esprit des Yeux jaunes, avec son humour noir, et ses personnages atypiques.

 7. Vous êtes incontestablement un maître de l’horreur québécois. Qu’est-ce qui est le plus important selon vous dans un livre qui se veut horrifique? Avez-vous des astuces à donner à ceux qui s’adonnent à ce genre littéraire?

D’abord, le compliment est énorme, beaucoup trop, mais me touche très sincèrement, c’est vraiment très gentil et ça me fait tout drôle de le recevoir…

Pour ce qui est des astuces à donner, j’irai de manière très personnelle puisque je ne me sens pas à la hauteur pour donner des conseils. L’horreur pour moi doit être viscérale; on doit la ressentir jusque dans nos tripes. Je n’aime pas lorsqu’on me donne l’impression qu’une scène est plaquée ou forcée. En fait, je n’aime pas qu’un auteur ne cherche qu’à me choquer. J’en profite d’ailleurs pour dire à ceux qui me reprochent de l’avoir fait dans mon dernier roman que ce n’est absolument pas ce que j’ai souhaité faire. Pour moi, les émotions ressenties par les personnages doivent être réelles, même si ce qu’ils vivent est inimaginable. Je me répète, mais l’enfer, le vrai, celui sur terre, est laid, très laid, et les mots pour le décrire aussi.

J’avoue que j’ai marché sur la corde raide pour Hansel et Gretel… Aurais-je pu mettre la pédale douce? Sûrement… Est-ce que je le regrette? Des jours oui, d’autres non. Certains m’ont condamné, après l’avoir (ou non…) lu. On a mis en doute ma moralité, mes valeurs, bref, mon intégrité. Je l’ai mal pris. Vraiment mal. En fait, je travaille encore là-dessus, ma confiance en moi ayant été durement ébranlée, malgré la vague d’amour de mes proches et de mes fervents lecteurs. C’est certain que ça va se refléter dans mes prochains ouvrages, que je le veuille ou non. Merde, je suis désolé de m’être ainsi éloigné de la question..!

 8. Certains de vos protagonistes sont des enfants. Cela est plutôt délicat, puisque vous écrivez de l’horreur. Y a-t-il certaines règles que vous respectez à cet effet ou des limites à ne pas franchir que vous vous posez ou que vos éditeurs vous imposent?

Quelque chose que peu de gens savent, c’est que juste avant la sortie d’Hansel et Gretel, j’ai vécu une épouvantable crise de panique, comme si je réalisais à quel point l’histoire que j’y racontais était difficile, voire infernale…Un horrible doute m’écrasait, malgré l’appui et la confiance de mes collègues auteurs de la série, et celle de ma maison d’édition. Soudainement, je ne voulais plus qu’il sorte. Et lorsque j’ai lu certains commentaires ces dernières semaines, j’aurais voulu que toutes les copies brûlent en même temps. Jusqu’à ce qu’une amie lectrice me démontre tout l’humanisme et l’amour (maternel et fraternel) présent dans mon conte…D’autres personnes, nombreuses et parfois inconnues, m’ont témoigné la même chose…Sincèrement, sans eux, je ne sais pas si j’aurais pu reprendre l’écriture de mon prochain roman.

9. Les critiques peuvent parfois être difficiles, surtout lorsqu’on écrit des romans controversés. Voulez-vous nous en dire plus?… Ou préférez-vous nous parler de licornes 😉 ?

Lorsqu’on s’attaque à mon style littéraire, mes structures, ou ce genre de trucs, ça passe pas si mal; je finis toujours par le digérer. Mais lorsque, comme je le mentionnais plus tôt, on touche à mon intégrité morale, parfois même sans avoir lu l’un de mes romans (il faut savoir que je me considère chanceux d’avoir généralement reçu de bons commentaires et critiques), là je prends ça dur, très dur même. J’écris peut-être de l’horreur, mais je n’en demeure pas moins un être humain sensible… ! Et laissez-moi vous dire que, cachées derrière l’écran de leurs ordinateurs, téléphones intelligents ou tablettes, certaines personnes perdent leur jugement, ou deviennent, disons, venimeuses. Autant les réseaux sociaux peuvent être des outils incroyables, autant ils peuvent devenir des armes redoutables…Une pause est parfois nécessaire.

10. Parlez-nous de votre prochain projet d’écriture. Y-a-t-il une date de sortie de prévue? Est-ce la série vampirique abordée à la question 6? Si oui, avez-vous d’autres projets en tête?

Pour moi, l’écriture n’est pas une course contre la montre, et n’est d’abord là que par plaisir. J’écris donc lentement, et n’aime pas être bousculé. Mon idée après Hansel et Gretel était simplement de recommencer à flirter un ancien projet ou manuscrit. Ma dernière rencontre avec mes amis auteurs de la série des Contes Interdits pourrait bien avoir changé cela..! Donc (scoop!), il se pourrait bien que je côtoie l’interdit une seconde et dernière fois…! Je ne peux malheureusement en dire plus en ce moment, mais dites-vous bien que cette fois-ci, je m’assagirai et prendrai un virage à 360 degrés!


1. Nous voulons préciser que cette entrevue a été réalisée en novembre 2017, avant la controverse sur le dernier livre de l’auteur (Hansel & Gretel) qui a forcé son retrait des tablettes pour plusieurs mois. Pour en savoir plus à cet effet, nous vous invitons à consulter la page Facebook de l’éditeur: les éditions AdA.