Au nom de l’horreur de LP Sicard

Au nom de l'horreurAu nom de l’horreur est un roman captivant et bien ficelé, écrit d’une main de maître par LP Sicard, un auteur que j’ai découvert en lisant la célèbre série des Contes interdits publiée aux Éditions AdA. Depuis que j’ai mis la main sur Blanche Neige, roman paru en septembre 2017, j’ai su que j’avais découvert ici une perle rare – un auteur qui crée savamment une ambiance d’épouvante sans sacrifier la qualité de l’écriture. Et, avec ce nouveau roman paru en avril 2018, j’ai été à nouveau charmée par la plume de l’auteur.

SYNOPSIS

Philippe Durand et 7 autres personnes se retrouvent au Manoir des Cimes, en France, après avoir gagné un concours. Ils ne se connaissent pas, mais séjourneront tous ensemble. Philippe voyait d’un bon œil cette escapade de quelques jours pour s’éloigner de cette vie morne et solitaire au Québec. Peut-être était-ce pour lui l’opportunité de renouer avec sa passion de l’écriture ou bien de se retrouver, tout simplement? En arrivant à ce manoir éloigné de toutes civilisations, il fait connaissance avec les autres « gagnants » du concours. Tout se passe pour le mieux… Et alors qu’il se lie d’amitié avec les autres membres du groupe, l’un d’entre eux est retrouvé mort. Tout chamboule. Le manoir devient un véritable piège duquel il est impossible de s’échapper. Non seulement les cadavres disparaissent, mais ils semblent également reprendre vie. Philippe s’en sortira-t-il vivant? Et qu’en est-il de ces autres « gagnants » ?

LES HAUTS

Une écriture irréprochable

Certains ont reproché à Blanche Neige d’avoir une écriture trop soutenue. De mon côté, j’ai trouvé que le style d’écriture servait à établir parfaitement l’ambiance et ce sentiment d’étrangeté que l’auteur a voulu dégager. Ici, l’écriture est plus familière, le récit étant écrit à la première personne du singulier et au présent. Le style est toutefois encore bien choisi pour servir à l’histoire, le narrateur étant un gars plutôt simple. Le rythme qui transparaît dans les phrases est le bon et sait intelligemment retranscrire l’action:

Un affreux frisson, pareil à la langue du diable, lèche mon échine de haut en bas. Mon sang quitte mes extrémités, se concentrant vers mon cœur qui vacille; ma pression chute, il me faut me retenir à la balustrade pour ne point perdre l’équilibre et détourner mes yeux pour ne point vomir.

Des personnages vivants et hauts en couleur

Du chauffeur de taxi louche, qui semble dissimuler des informations importantes, aux protagonistes singuliers, les personnages de ce roman nous intriguent et nous rattachent de façon ingénieuse à l’histoire. Les réflexions poussées du narrateur nous donnent presque l’impression d’être dans sa tête et les nombreux dialogues permettent facilement au lecteur de bien comprendre toutes les nuances des différents personnages.

Une intrigue bien ficelée

L’intrigue est ficelée de sorte que tout au long de l’histoire, on se pose deux questions :

1. Philippe est-il le meurtrier de l’histoire… ou une victime comme les autres?

Trop tard : avec un tranchement sonore, la lame est extirpée de la chair […] Je fixe mes mains, certain de les constater tremblantes, et pourtant elles ne remuent guère; aucun remords, aucun choc ne m’assaille. Celui qui arrache la vie d’un homme sacrifie une part de la sienne, à moins d’avoir déjà sombré dans la folie. Pourquoi, alors, ne ressens-je rien d’autre qu’une satisfaction obscure, qu’un presque plaisir malsain?

2. Est-ce une histoire de morts-vivants? Est-ce du fantastique? Qu’est-ce qui permettrait de se voir ainsi s’agiter les morts?

– J’ai vu des choses inexplicables dans ce manoir, réussis-je enfin à prononcer.

Les prunelles de Jade, d’Éric et de Stéphanie se soudent aux miennes

– Non, vraiment? ironise Éric avec un évident mépris. Je te rappelle que nous nous suivons tous depuis le début!

– Non, tu ne comprends pas, insisté-je.

Mes doigts nerveusement caressent l’arête métallique de la clé.

– À plusieurs reprises, j’ai cru apercevoir les morts s’animer. Je sais que ça peut paraître dingue, je vous jure pourtant que c’est vrai.

Seule la lecture du roman saura vous mener à ces deux conclusions! Et, toutes les questions que le lecteur se pose durant le roman sont répondues à la toute fin de l’histoire. Ces deux questions nous gardent en haleine jusqu’à la toute fin!

Une ambiance d’horreur bien établie

Les réflexions du personnage principal et le rythme de l’écriture permettent une vraie ambiance d’horreur. Il y a des passages très gore, mais ce qui fait le plus peur à mon avis, c’est l’appréhension, la peur elle-même des personnages. Par empathie, on tombe vite dans le panneau et on s’immerge dans la peau de ces personnages terrifiés par ce qui leur arrive et leur arrivera:

Là, devant nous, cette demeure à la porte défoncée par laquelle la neige entre comme en son domaine nous est telle que la caverne monstrueuse où se terre la plus infâme des créatures. Le souvenir y rôde, spectre familier siphonnant les mémoires à vif. L’instant de cette immobilité que nous partageons, j’en viens  à oublier ce froid qui me mord la peau, cette neige qui enveloppe mes pieds et parsème mes cheveux. Le jour, obstrué, assombri, devient la nuit.

Un flegme s’empare de moi, un abandon plus inquiétant encore que la détresse; oui, ici, collé contre Jade, je souhaiterais fermer les yeux pour ne plus jamais les ouvrir, me boucher les tympans de résine… Une tristesse me monte à la gorge lorsque je laisse tomber mon menton sur sa tête.

LES BAS

Dans toutes histoires, j’essaie toujours de trouver les points forts et les points faibles. C’est toujours satisfaisant pour moi d’avoir de la difficulté à trouver des points faibles. Ça signifie alors que l’histoire était bonne, bien ficelée et que j’ai passé un excellent moment avec le livre. C’est le cas ici. J’ai vraiment adoré cette histoire, et en creusant bien profondément, j’ai réussi à trouver deux petits éléments qui n’ont pas réellement encombré ma lecture, mais qui sont tout de même à noter. Les voici:

Questionnements des personnages

Parfois, il est difficile de faire des chroniques de livre sans trop en dévoiler. Je vais donc tenter d’expliquer mon point sans vous gâcher la lecture.

Les personnages du roman sont généralement coincés ensemble et vivent, ensemble, des choses horribles (je crois jusque-là ne pas avoir dévoilé trop d’informations). Ils échangent donc des informations et se questionnent sur ce qui se passe.

Et ce qui peut arriver généralement, dans certains livres ou dans certains films, c’est de se dire fréquemment : « Pourquoi ce personnage-là n’a pas fait X choses? Pourquoi a-t-il choisi de s’enfermer dans le sous-sol? Pourquoi ne se questionne-t-il pas sur X choses inexpliquées qui se produisent fréquemment ? », ce qui cause généralement un sentiment de frustration intense chez le lecteur. Il en vient à se détacher des personnages, car il les trouvent imbéciles.

On ne va pas jusque-là ici. Loin de là. À des lieues de là. Il y a bien un questionnement par contre que je regrette que les personnages n’aient pas eu au cours de l’histoire. Un petit détail. Puisque ça n’aurait pas permis aux personnages de se sauver ou d’éviter cet événement répétitif, ça ne m’a pas choqué personnellement.

Lorsque j’ai terminé ma lecture, je n’ai pas pu me retenir d’en glisser un mot à l’auteur, qui m’a expliqué que les personnages ont été exposés à des conditions de vie extrêmes lors de l’histoire et donc, qu’il est quand même normal qu’ils n’aient pas pensé à cet élément. C’est en effet une explication plausible, mais il n’en reste pas moins que cet élément me titille quand même.

Un contexte connu

On ne se le cachera pas, les livres et les films d’horreur se passant dans un manoir abandonné ou isolé sont excessivement nombreux. Ainsi, le contexte ici a déjà été surexploité. Toutefois, ça n’a aucunement gâché ma lecture, puisque je savais ce dans quoi je m’engageais avant de débuter la lecture, la quatrième de couverture dévoilant déjà ce contexte. En outre, je trouve que le concept est revisité d’une façon originale.

APPRÉCIATION GÉNÉRALE

J’ai adoré ce livre! C’est un de mes premiers coups de coeur de 2018! Je l’ai dévoré assez rapidement. J’ai commencé à le lire vers 21h et c’est mon conjoint qui m’a demandé, à 23h, pourquoi je n’étais pas déjà couchée. Je n’avais en effet pas vu le temps passer! J’ai fait des rêves plutôt horrifiants cette nuit-là… Comme le destin fait bien les choses, le lendemain était une journée de congé au boulot, j’ai pu rapidement dévorer le reste. De l’intensité, des émotions et une fin satisfaisante et complète qui appelle peut-être à une suite qu’on espère vivement. On en veut une, c’est certain, mais si elle ne vient pas, cette fin est tout de même satisfaisante. Je recommande chaudement ce roman pour tout fan fini d’horreur québécois ! Bonne lecture!