Les mots des autres : la passion d’éditer de Victor Lévy-Beaulieu

PRÉSENTATION DE L’OUVRAGE

les mots des autres« Les mots des autres : la passion d’éditer » de Victor Lévy-Beaulieu est un ouvrage biographique paru en 2001 chez VLB éditeur portant sur le parcours de l’auteur, surtout en tant en tant qu’éditeur, mais aussi en tant qu’écrivain.

Fondateur de l’une des plus éminentes maisons d’édition québécoises, VLB éditeur, il crée, en 1994, les éditions Les Trois-Pistoles pour lesquelles il œuvre toujours. Ayant travaillé au sein de plusieurs maisons d’édition sur une période couvrant plus de trois décennies et ayant publié au-delà de trente romans, presque autant d’essais ou de pièces de théâtre, l’auteur de cet ouvrage nous confie avec passion et sur un ton plutôt familier les tenants et aboutissants du métier d’éditeur.

Acteur éminent dans son domaine, souverainiste engagé, Victor Lévy-Beaulieu ne prétend toutefois pas décrire avec objectivité ce parcours qu’est le sien. Teinté par une vision des événements qui lui est propre, il guide le lecteur à travers les différents éléments tant personnels, culturels que politiques qui ont influencé ses choix entre 1960 et 1994.

Ce texte, qui s’adresse à toutes personnes s’intéressant à la littérature québécoise, présente les événements en ordre chronologique et offre au lecteur une vision introspective de ce géant de l’édition québécoise. À la toute fin, on y retrouve deux annexes bourrées d’histoires plutôt particulières sur les salons du livre et sur les auteurs excentriques que Lévy-Beaulieu a eu la chance de rencontrer au cours de sa carrière.

La présente chronique a d’abord pour but de présenter le contenu de l’ouvrage. Ensuite, nous dégagerons notre appréciation des forces et des faiblesses de ce livre pour pouvoir, finalement, en donner une évaluation générale.

CONTENU

À travers son ouvrage, à l’aide de quelques anecdotes, Lévy-Beaulieu démontre la facette humaine du milieu de l’édition et expose aux lecteurs qu’il s’agit d’un monde d’opportunités et de réseautage influencé par un contexte culturel et sociopolitique donné au sein duquel il est excessivement difficile de tirer son épingle du jeu. L’auteur nous permet alors de nous construire une image, tant du métier d’éditeur que du milieu de l’édition.

L’édition : un monde humain

Afin d’exposer la facette humaine de l’édition, l’auteur, qui nous raconte son parcours, ne se limite pas qu’aux livres et qu’aux auteurs qui l’ont influencé. Il nous parle de sa famille, de son lieu de naissance, de sa santé, de ses amitiés et de ses amours. Il justifie ses actions dans ce contexte bien personnel et explique également de la même façon les agissements des gens qui l’entourent. Ainsi, il aborde ce qu’il appelle « la folie »; tant d’auteurs sont influencés par leurs propres problèmes de santé mentale, les poussant parfois à de courtes carrières créatives. Il nomme également certaines rancunes entre éditeurs qui influencent les choix de certains vers des partenariats risqués dans le simple but de se venger. L’auteur démontre donc à travers ce roman que les éditeurs et les auteurs ne sont pas que des machines à livres; ils sont aussi, parfois, guidés par leur vie personnelle et leurs émotions.

Opportunités et réseautage

réseauAu fil des lignes, Victor Lévy-Beaulieu nomme des acteurs importants du milieu de l’édition. Il démontre également de quelles façons les différents liens qu’il a tissés lui ont permis de propulser sa carrière. Par exemple, c’est en tant qu’auteur qu’il a approché Jacques Hébert pour publier son roman « La famille du roman scié » (p.56), mais c’est en la fonction de directeur littéraire qu’il a démissionné des Éditions du Jour. C’est ensuite en assistant à un lancement chez Fides qu’un de ses contacts lui a arrangé un rendez-vous avec Guy St-Jean, lequel lui a confié la direction littéraire de l’Aurore. Et c’est en travaillant au sein de cette maison d’édition qu’il a rencontré une pléthore d’auteurs qui l’ont suivi finalement chez VLB éditeur.

Non seulement le réseautage est une clé importante dans ce domaine, mais cet ouvrage démontre également que les opportunités doivent être saisies. À l’instar des livres de cuisine de Janette Bertrand qui ont permis aux Éditions du Jour de financer leurs activités littéraires moins commerciales, c’est en publiant Louis Cyr de Ben Weider que les éditions VLB ont pu renflouer leurs coffres. Ce dernier ouvrage fut une réussite grâce au contexte. C’est ainsi que Lévy-Beaulieu explique : « Les succès remportés par les haltérophiles aux Jeux olympiques de Montréal avaient relancé le mythe des hommes forts québécois, dont celui de Louis Cyr […] » (p.167). Un tel ouvrage n’aurait pas eu autant d’impact à une autre époque. Il faut ainsi saisir les opportunités quand elles se présentent, car en lisant l’ouvrage de Victor Lévy-Beaulieu, le lecteur est à même de comprendre que le milieu de l’édition est féroce.

Le contexte sociopolitique et culturel

Parsemées dans son récit, l’auteur explique ses prises de décision en considérant le contexte sociopolitique et culturel de l’époque où il les a prises. Fervent défenseur de la cause souverainiste et de la liberté, autant d’expression que de pensée, il met l’accent sur les événements entourant ces deux thèmes. C’est d’ailleurs la question nationale qui explique bien souvent les mouvements de Lévy-Beaulieu, s’associant ou se dissociant de certains éditeurs souverainistes ou fédéralistes.

Par exemple, s’il parle de la censure du Clergé en 1962, alors qu’il n’avait que 17 ans et qu’il accuse le régime duplessiste d’avoir nuit à l’éclosion de la culture québécoise, il se réjouit de voir une explosion de la littérature, tant populaire que littéraire, lors de la Révolution tranquille entre 1960 et 1970. Autant cette période fut glorieuse qu’elle fut dévastatrice pour le Québec, avec l’avènement de la Crise d’Octobre au cours de laquelle les souverainistes étaient ostracisés. C’est au cœur de cette polémique qu’il quitte les Éditions du Jour, son éditeur étant un fédéraliste assumé.

C’est dans ce contexte sociopolitique et culturel que l’auteur et l’éditeur qu’est Victor-Lévy Beaulieu prend son envol et qu’il réfléchit à la place du Québec dans la littérature francophone.

Le métier d’éditeur

À travers les trois facettes susmentionnées, l’auteur nous décrit le métier d’éditeur. Il évoque lors de plusieurs passages ses réflexions quant aux tâches et aux rôles incombant à cette vocation. Alors qu’il découvre une correspondance entre son auteur phare, Victor Hugo, et son éditeur, il comprend la complexité du processus d’édition. Plus tard, il évoque d’ailleurs :

« Il faut d’abord comprendre qu’un manuscrit n’est pas un livre achevé et pouvoir imaginer ce qu’il pourrait devenir une fois retravaillé par son auteur.» (p.71).

Il réfléchit également aux raisons qui l’amènent à pratiquer ce métier :

« Les mots que j’écris ne m’aident pas toujours à vivre, n’apportent que rarement plus de beauté dans mon existence et répondent bien gauchement aux questions que je me pose » (p.145).

On comprend aussi qu’il s’agit d’une vocation, l’auteur ayant même parfois financé les activités de sa maison d’édition par des contrats personnels d’écrivain. C’est ainsi qu’il finance VLB éditeur avec la rédaction du feuilleton Race du monde qui jouera sur les ondes de Radio-Canada. L’auteur nous apprend donc, qu’en tant qu’humain, il faut être au fait de l’époque à laquelle nous œuvrons, s’investir personnellement, saisir les opportunités et avoir un bon réseau pour pratiquer ce métier qu’est celui d’éditer.

ANALYSE CRITIQUE

Les forces

« Les mots des autres : la passion d’éditer » est un roman fluide qui se lit comme une histoire qu’on raconterait autour d’un feu, bien qu’il renferme une richesse à l’égard de son contenu. Ceci s’explique probablement, en partie, par le style d’écriture qui est à la fois familier et soigné, comme le témoigne l’extrait suivant :

« Le roi de tous ses téteux faisant la cour à Hébert fut sans conteste Maurice Champagne, alors un petit professeur de rien du tout et dont la suffisance était en équipollence avec une ambition qui lui aurait fait manger ses bas si cela s’était avéré nécessaire » (p.119).

La structure de phrase est donc soignée, mais le registre du vocabulaire est inégal, parfois recherché (équipollence), parfois très familier (téteux). Ce mélange opiniâtré et familier peut être plutôt rafraîchissant. La lecture s’en voit bonifiée, à la fois surprenante et intéressante. De plus, plusieurs anecdotes bien personnelles rendent le récit plus personnel et la lecture d’autant plus captivante.

Non seulement le récit est écrit de façon particulière, mais son ordre chronologique et sa constance en lien avec les indications des époques et des dates le rendent facilement accessible, le lecteur étant toujours capable de se situer. Ainsi, l’auteur mentionne les années précises ou bien indique son âge plutôt fréquemment pour arriver à cette fin.
La capacité d’introspection de l’auteur est également la bienvenue. Il note autant ses bons coups que ses mauvais coups, tant personnels que professionnels. C’est donc plein d’humilité et d’humanisme que cette histoire nous est racontée. Le passage suivant en est révélateur :

« Après plusieurs mois de séparation, j’étais revenu dans ma famille du boulevard Gouin afin d’essayer une autre fois encore d’être au moins un père et un mari compétents. » (p.143)

En quatrième lieu, la richesse de contenu tant sur le monde de l’édition que sur l’histoire de l’auteur est impressionnante. Le fait de pouvoir associer le contexte historique avec le développement et la direction de l’édition au Québec est un apport important de l’ouvrage. Non seulement ce livre nous permet d’en connaître plus sur l’auteur, mais il a la grande qualité de nous en apprendre davantage sur l’histoire de l’édition et du Québec.

Finalement, la réflexion de l’auteur sur la place de la littérature québécoise dans la francophonie est à la fois bouleversante et digne d’intérêt. Elle remet en question autant les acteurs extérieurs au Québec que notre incapacité à assumer nous-mêmes notre place dans cet empire. Ce questionnement que nous partage le fondateur de VLB est toujours d’actualité.

Les faiblesses

En grande majorité, ce récit a les limitations de ses forces. Hautement coloré par l’opinion de l’auteur, il ne permet pas d’avoir une vision scientifique ou globale du milieu de l’édition. En ce sens, l’auteur semble avoir une opinion extrême et tranchée sur tout et sur tout le monde. Il nous a semblé peu respectueux envers certains acteurs importants de l’édition. Il les invective d’insultes à certains passages ou bien les décrit de façon peu délicate. C’est ce qui rend le récit coloré et intéressant, mais qui peut nous rendre mal à l’aise lors de certains passages.

Pour poursuivre dans cette lignée du malaise, plusieurs extraits semblent dégager une obsession pour la sexualité et une aversion envers l’homosexualité, surtout en début de roman. Dès les premières pages, ce passage descriptif sur les femmes est quelque peu troublant :

« Leurs formidables culs s’offrant au regard comme un cadeau du ciel » (p.12). Il en va de même pour ces mots à la fois réducteurs pour les femmes et les homosexuels : «la belle jeune femme à moitié nue qui prenait ses aises dans l’appartement me rassura tout à fait : Beaulieu était du bon bord des choses » (p.27).

Parsemé de ces passages inconfortables, le lecteur est en droit de se questionner quant à la vision de la sexualité de l’auteur.

Finalement, le lecteur peut se sentir parfois envahi par les différents noms, tant d’auteurs que de romans, qui ne sont pas pour autant présentés en détail ou même expliqués. Il est à noter que cela n’affecte pas la compréhension globale de l’histoire. En voici un extrait plutôt étourdissant :

« J’étais sidéré par l’érudition de Jean-Claude Germain, envoûté par la voix de Michel Garneau quand il lisait ses poèmes, stimulé par tout ce que Claude Lévesque m’apprenait sur Zarathoustra, conquis par l’histoire métisse telle que Léandre Bergeron la racontait et désireux de relire William Faulkner toutes les fois que Gilbert La Rocque me parlait du Bruit et de la Fureur ou D’Absalon! Absalon » (p.154).

APPRÉCIATION GÉNÉRALE

Nous recommandons cet ouvrage à tous les amoureux de la littérature québécoise; il faudra toutefois prendre soin, ce faisant, de les avertir quant au contenu parfois choquant et aux opinions bien souvent extrêmes de l’auteur. Ce livre demeure tout de même une référence, surtout pour les futurs éditeurs, afin de bien comprendre les tenants et les aboutissants du métier d’éditeur. Il s’agit d’un livre fluide, accessible au contenu intéressant. Les concours de circonstances, le réseau, le contexte sociopolitique et culturel ainsi que la vie personnelle des acteurs du milieu sont tant de facteurs qui régissent la vie des humains et des livres. Comme le mentionne Lévy-Beaulieu : « Une maison d’édition, c’est comme ce qui se passe partout ailleurs » (p.118). Bien qu’il s’agisse d’une des histoires de l’édition, je crois que le métier d’éditeur ne peut s’expliquer que par la succession d’événements théoriques factuels; c’est en comprenant les microhistoires comme celles de Victor Lévy-Beaulieu qu’on plonge directement dans le savoir d’un domaine aussi vaste et complexe.