Les cendres de Sedna par Ariane Gélinas

Les cendres de Sedna par Ariane Gélinas

Je pose à présent un livre d’un nouveau genre littéraire pour moi, un livre intitulé «Les cendres de Sedna» qui se situe à mi-chemin entre le conte, le roman d’horreur et d’érotisme. Il s’agit de mon premier roman d’Ariane Gélinas, une femme aux multiples talents. À la fois auteure de l’imaginaire, directrice littéraire de la revue Le Sabord et directrice artistique, coéditrice et codirectrice littéraire du magazine Brins d’éternité, on peut dire qu’elle ne laisse pas sa place.

J’ai donc plongé dans son sixième roman en carrière que j’ai pu dénicher au Congrès Boréal de 2018. À l’époque, j’ignorais totalement où ce livre pouvait me mener et je peux affirmer qu’il m’a fait sortir de ma zone de confort, mais qu’il m’a aussi bien bercé avec son vocabulaire riche et surtout très précis. L’auteure sait sans conteste, en peu de mots, créer une atmosphère riche et nous mener exactement où elle le veut.

Tout d’abord, il faut savoir que l’intrigue du livre est tissée à partir d’une légende Inuit qui raconte l’infortune de la jeune Sedna subissant les mauvais traitements de la colonie des hommes-oiseaux et de son père qui viendra trop tard à son secours. Sedna implorera son aide, mais son père choisira plutôt de la sacrifier pour sauver sa peau. Elle se noiera finalement dans les abîmes pour se réincarner en déesse de la mer contrôlant les animaux marins et les afflux des eaux.

Synopsis

À partir de ce mythe transmis de génération en génération dans des peuples autochtones, l’auteure née à Grandes-Piles a pu nous construire une histoire à grand déploiement qui s’échelonne presque sur deux siècles. Il faut savoir que le roman est divisé en trois parties bien distinctes.

Dans sa première partie, on suit Wilmard, un simple paysan habitant l’île de Kanty, qui est en admiration devant la belle Taliana. Mais celle-ci le trouve plutôt insignifiant et semble plutôt attirée par l’étrangeté du large. C’est l’eau aussi qui lui volera sa cousine, Hypoline, un soir de grand vent. Grâce à son vieux voisin, Nayati, Wilmard pourra élucider ce mystère et espérer retrouver sa cousine.

Dans la deuxième partie, on suivra plutôt la fille de Sedna, Sora, qui est née sans bras et avec une allergie sévère à l’eau. Avec son fidèle compagnon, un corbeau apprivoisé, elle accomplit tout de même une vie aux apparences honnêtes. Or, au fin fond de sa cave, elle garde enchaîné son amant maudit, ce cher Wilmar dont l’esprit n’est presque plus rien d’humain. Elle ère par moment dans son jardin où elle fait pousser des bras et des jambes qu’elle espère pouvoir se faire transplanter.

Et finalement, il y a la conclusion de cette histoire avec Maïk, le dernier représentant de la race des hommes-oiseaux. Alors qu’il est épris par la même maladie qui a dissipé son peuple, un vertige absolu, il sent qu’il devra se rendre à l’archipel de Tête-à-la-Baleine pour rencontrer Sedna, cette déesse des mers et des océans. Je vous laisse imaginer le sort qui lui sera réservé.

On peut donc considérer ce roman comme l’assemblage de trois novella faisant partie du même univers, une anthologie en d’autres mots.

Les hauts

Difficile de juger des trois parties comme d’un seul tout. Je crois pouvoir dire que j’ai préféré la première partie, bien que chacune possède des qualités indéniables.

La plume de l’auteure est d’une précision chirurgicale, à la fois poétique et d’outre-tombe. Elle reste toute en retenue, nous donne des frissons lorsqu’il le faut et cette impression d’étrangeté tout au long du roman. Voici un petit exemple pour la joie de tous :

Des veines saillirent, proéminentes, sur sa chair parcheminée, usée par les décennies. Puis Taliana s’éclaboussa le visage. Le mirage se dissipa. Wilmard se demanda s’il avait bel et bien vu une centenaire se dresser devant lui. (Gélinas, Arianne (2016). Les Cendres de Sedna. Les Éditions Alire INC, p. 63)

L’aspect horrifique et surtout érotico-horrifique du livre m’a tout à fait déstabilisée, choquée ou même légèrement dégoûtée. On peut donc dire «Mission accomplie» de ce côté. Je croyais jusqu’ici ne pas avoir tellement le cœur sensible, mais me suis tout de même surprise à devoir poser le livre par moment. C’est peu dire!

Les bas

Il faut toujours chercher des points négatifs dans un avis lecture, car aucun livre n’est parfait et on risque de ne pas me prendre au sérieux si j’escamotais cet aspect. Mais bon… il faut se le dire, j’ai du mal à nommer un véritable défaut à ce petit bijou littéraire.

Il est vrai qu’il n’est pas habituel de tomber sur un roman divisé en trois parties, donc trois histoires différentes. Certains préféreront sûrement une seule intrigue plus riche et développée. Je préviens donc ici pour éviter ceux-ci d’être déçus.

Autrement, seule ma connaissance très pauvre des légendes autochtones m’a fait quelque peu manquer l’immense hommage que l’auteure faisait à cette autre culture. Pour ma part, c’est juste avant la rédaction de cette critique que je suis tombée durant mes recherches sur ce fait important. Les futurs lecteurs seront maintenant prévenus à leur tour, mais j’aurais apprécié une mention éditoriale au début du livre ou en quatrième de couverture pour bien me préparer. Lire ce livre en ignorant tout de la Légende de Sedna ne nous empêche toutefois pas de pouvoir bien suivre et apprécier notre lecture. C’est donc à la fois un défaut et une grande qualité de l’oeuvre.

Conclusion

«Les cendres de Sedna» est pour moi une découverte littéraire dont l’atmosphère étrange ne peut laisser personne insensible. La plume d’expérience d’Ariane Gélinas sait porter des coups francs quand il le faut. Je ne peux donc que recommander à tous de plonger dans cette forêt désenchantée, ou plutôt, cet abîme engouffrant. Un livre à se procurer absolument!