L’intelligence littéraire / Dossier Alire (7/8)

alire-clÉComment comprendre le succès des auteurs qui ont amorcé leur carrière littéraire aux Éditions Alire? Comment savoir que Natasha Beaulieu deviendrait une figure de proue dans le genre polar? (Alire, 2018) Que Patrick Senécal, qui n’avait jusque-là publié que 2 romans, vivrait de ses écrits et deviendrait, carrément, une vedette littéraire au Québec? Comment expliquer, comme nous l’avons répertorié dans notre catalogage, les 60 prix littéraires des titres publiés par les écrivains des Éditions Alire? Nous soutenons ici que c’est principalement grâce à l’intelligence littéraire de Jean Pettigrew et de l’équipe des Éditions Alire.

LA CAPACITÉ DE REPÉRAGE

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The library. Illustration par Mariusz Stawarski

L’intelligence littéraire, c’est aussi ce que Pierre Filion, éditeur chez Leméac, lors d’une conférence à l’Université de Sherbrooke à Longueuil, a nommé « la capacité de repérage »[1]. Il affirme que c’est ce regard intellectuel et sensible, cette faculté à repérer les bons textes et les rendre au « maximum de leur force » qui amène les « bons éditeurs » à « éditer les bons livres ». C’est à force de lire, d’écrire, de critiquer et de refuser des manuscrits que s’aiguise ce qu’il appelle également ce « radar ».

Selon notre catalogage, les Éditions Alire publient en moyenne 12 livres par année. Il faut alors être capable de repérer les 12 meilleurs manuscrits sur près de 1000 titres qui leur sont soumis à chaque année. Ça prend…du dévouement, de la patience, mais surtout, une bonne capacité de repérage. Oui, la tâche est quand même plus facile lorsque la maison d’édition a déjà de bon-ne-s auteur-e-s maison (c’est-à-dire des auteur-e-s qui ont déjà publié des manuscrits chez Alire), mais la porte est quand même ouverte pour les nouveaux auteurs. Sur les 12 manuscrits annuels, il y a en moyenne un à 2 nouveaux auteurs par année (1,87 pour être exact, mais on ne peut facilement trancher des humains de cette manière). Les Éditions Alire ne voudrait surtout pas fermer la porte aux découvertes et aux perles rares qui pourraient émerger des abysses! Trouver la perle rare… c’est ce que Jean Pettigrew et l’équipe des Éditions Alire s’évertuent à faire tout au long de l’année avec leur capacité de repérage. Et notre hypothèse est qu’ils sont plutôt doués à cet égard!

LA CAPACITÉ DE TRAVAILLER LES TEXTES

Non seulement il faut être capable de cibler les bons textes, mais il faut aussi être capable de les travailler et de les rendre au meilleur de ce qu’ils peuvent être. Et c’est là qu’on peut voir la qualité de cet éditeur. Un manuscrit chez Alire peut être travaillé pendant plus d’un an. Et ce n’est pas parce que l’auteur est célèbre que la direction littéraire est pour autant molle; les auteur-e-s reçoivent tous le même traitement et doivent tous avoir cette volonté d’améliorer leurs textes.

L’EXPÉRIENCE

jeanpettigrewOui, ils sont doués. Mais cette capacité de repérage et de travailler les textes n’est pas innée. Elle vient avec l’expérience. Nous soutenons alors que Jean Pettigrew avait déjà les compétences nécessaires pour repérer les perles rares quand il a fondé les Éditions Alire. Son parcours parle de lui-même à cet égard. Avant 1996, il avait déjà publié plus de 35 nouvelles dans différentes revues littéraires autant reconnues que variées. Il a maintenant, en 2018, rédigé dans toute sa carrière, plus de 80 nouvelles traduites en 8 langues (Faye 2018). Lecteur de l’Imaginaire depuis 50 ans, il a rapidement constaté les lacunes de ces genres littéraires au Québec. Avant de lancer sa propre maison d’édition en 1996, il a également pu aiguiser son sens critique en étant éditeur et directeur littéraire pour Québec Amérique, de 1992 à 1995 et, plus anciennement, de 1984 à 1992, pour les éditions Le Passeur (Faye 2018).

CONCLUSION

Oui, tout le monde peut se lancer dans le domaine de l’édition. Mais pour réussir, il faut quand même avoir une certaine expérience, un certain bagage qui nous permet de développer une intelligence littéraire. C’est donc également cette intelligence littéraire qui explique, en partie, le succès des Éditions Alire. C’est cette capacité de sélectionner chaque année les meilleurs textes, de voir leur potentiel et de les travailler qui permet à cet éditeur de se distinguer dans le paysage littéraire québécois.


[1] P. FILION, « Leméac Éditeur ». Université de Sherbrooke à Longueuil). Conférence dans le cadre du cours « L’édition au Québec d’hier à aujourd’hui ».