Des auteur-e-s phares / Dossier Alire (8/8)

alire-clÉPour finir ce dossier sur les Éditions Alire, il nous semble important d’aborder la matière première des livres : les auteur-e-s. Impossible de tous les lister sans en faire une énumération laborieuse, les auteurs des Éditions Alire étaient au nombre de quarante-cinq en 2018 selon notre catalogage. Alors que le nombre de titres par année augmente, le nombre de nouveaux auteurs, lui, diminue[1]. C’est donc dire que les éditeurs privilégient les auteurs de la maison qui sont maintenant des figures importantes dans le milieu du polar et de la SFFQ. Le sentiment est réciproque; les auteurs demeurent aussi fidèles à la maison d’édition.

La grande majorité de ces 45 auteurs ont contribué à l’essor de cette maison d’édition. Comme nous l’avons spécifié, sans le flair de Jean Pettigrew, directeur littéraire, ces derniers auraient facilement pu être dénichés par d’autres maisons d’édition, 82% d’entre eux ayant déjà été publié avant leur arrivée chez Alire selon notre catalogage.

Nous tenons à spécifier que les auteurs choisis pour cet article ont tous un apport distinct chez Alire, que ce soit les distinctions littéraires, un discours plus intellectuel, l’adaptation au grand écran, la publication dans une revue littéraire ou bien la présence d’une oeuvre dans un plan de cours au collégial. Nous tenons ainsi à préciser qu’il ne s’agit pas nécessairement des meilleur-e-s auteur-e-s ou bien des auteur-e-s les plus connu-e-s. Ainsi, ne vous étonnez pas si vos auteur-e-s fétiches ne s’y retrouvent pas!

Comme l’explique si bien Mollier, c’est en épluchant les microhistoires de l’édition qu’on comprend mieux ce domaine si vaste qu’est le domaine du livre[2]. Et bien que les Éditions Alire représentent une microhistoire de l’édition, ses auteurs en constituent, à eux seuls, d’autres. Regardons donc un peu en quoi ces microhistoires de l’édition ont contribué à l’essor de la maison.

Élisabeth Vonarburg : les nombreux prix littéraires / volet SFFQ

evÉlisabeth Vonarburg est « une des figures les plus marquantes de la science-fiction québécoise » (Alire 2018). Il va sans dire qu’elle est une des auteures clés des Éditions Alire. Elle fait partie des 3 auteur-e-s ayant participé à l’éclosion de la maison en 1996 avec la parution des deux premiers tomes de la série Tyranaël qui remporte à elle seule 3 distinctions littéraires. Elle a fait paraître plus de 20 titres distincts à ce jour, dont la série en cinq tomes de Reine de mémoire qui a été rééditée en grand format et pour laquelle elle a reçu le prix littéraire Jacques Brossard, distinction importante dans le domaine de la SFFQ et le prix Boréal du meilleur livre pendant deux années consécutives, de 2006 à 2007, exploit qui n’avait jusque-là été accompli qu’une seule fois depuis sa création dans les années 1980 par Esther Rochon. À l’instar de Vonarburg, Rochon est également une figure importante de la maison d’édition depuis le tout début.

Non seulement Élisabeth attire l’attention par la qualité de son œuvre et par ses nombreuses distinctions littéraires, elle publie, en 2013, une édition révisée d’un livre pratique qui se veut un guide pour les écrivains. Elle affirme que c’est l’œuvre dont elle est le plus fière[4] et, parallèlement, elle contribue à la vente de titres plus importants. Elle est aussi critique chez Solaris et traductrice pour les Éditions Alire. Certaines de ses œuvres sont traduites dans plusieurs langues; on peut aisément dire qu’il s’agit d’un giron de la SFFQ qui contribue de façon importante au succès des Éditions Alire.

Jean-Jacques Pelletier : une touche intellectuelle / volet polar

jjpJean-Jacques Pelletier est également un monument aux Éditions Alire. Il contribue à l’essor de la maison d’abord avec le succès de Blunt : les treize derniers jours, parus en 1996 (Alire 2018). Son œuvre ayant été la plus commercialisée et vendue aux Éditions Alire est très certainement Les gestionnaires de l’apocalypse, paru en 7 tomes en format de poche de 1998 à 2009 et réédité ensuite en 4 tomes grand format de 2010 à 2011 selon notre catalogage, il rejoint un lectorat différent à l’instar de Patrick Senécal :

Le polar est très populaire auprès des femmes, mais on va chercher une clientèle masculine [avec des auteurs tels que Jean-Jacques Pelletier]. Avec L’Argent du monde, il est allé chercher une clientèle de gens qui travaillent dans le milieu des affaires. Ce sont des gens qui ont l’habitude des livres techniques et qui ne lisent pas de romans parce qu’on n’en écrit pas pour eux[5].

Étant philosophe, qualifié par les médias « d’ultra-lucide »[6], essayiste littéraire et intellectuel, c’est, selon notre analyse, en partie grâce à lui si la littérature de genre a pu redorer son image en lui redonnant une teinte plus réfléchie et culturelle, avec un discours de fond qui a pour but de comprendre le monde dans lequel nous vivons. C’est ainsi qu’en 2014, Radio-Canada le qualifie de « sérieux et divertissant »[8]. Il corrobore cette image en expliquant, lors d’une entrevue, les raisons qui le poussent à écrire :

Rendre manifestes les logiques de pouvoir et d’intérêts qui tissent la trame collective de nos existences. Souvent à notre insu, d’ailleurs… Travailler à dissoudre quelques naïvetés, à commencer par les miennes… Écrire, au fond, c’est pour moi une manière de tenter de réconcilier l’horreur devant nos bêtises collectives et l’humour avec lequel il faut les prendre si on veut s’en libérer.[9]

Apportant déjà avec lui ses lecteurs en 1998 et deux fois récipiendaire du prix Saint-Pacôme selon notre catalogage, c’est en engageant un lectorat différent – un public plus intellectuel d’une part, mais aussi du milieu des affaires d’autre part – que Pelletier est, comme l’affirme Pettigrew, « l’un des moteurs de la maison »  (Porter 2004).

Le cas de Patrick Senécal : du livre au grand écran / volet horreur & polar

PatrickArrivé chez les Éditions Alire en 1998 avec son roman Sur le seuil, Patrick Senécal était un tout nouveau visage au sein de la littérature québécoise à l’époque. À cet effet, il n’avait publié que deux titres avant de se lancer à pieds joints dans cette aventure avec Jean Pettigrew. Ayant franchi, en 2017, le cap des 1 million de livres vendus chez Alire[10], cet auteur prolifique qu’est Patrick Senécal a très certainement permis à la maison d’édition de tirer son épingle du jeu.

Selon notre catalogage, alors que seulement 54 titres ont connu une double édition dans tout le catalogue des Éditions Alire, 10 d’entre eux sont ceux de Senécal; à lui seul, il compte donc près de 19% de toutes les rééditions chez Alire. Ce fait n’est pas anodin; Louise Alain savait probablement très bien que la parution, dans un nouveau format, du titre d’un tel auteur se financerait par elle-même et permettrait même d’en financer d’autres.

Si on résume très brièvement en chiffres la carrière de Patrick Senécal aux Éditions Alire, c’est 15 romans distincts, tous parus dans les deux formats, à l’exception près de trois romans qui ne se trouvent qu’en grand format. Non seulement cet auteur effectue des ventes records, mais trois de ses livres ont été adaptés au grand écran; cette publicité monstre a, selon nous, probablement fait monter en flèche les ventes de ces livres qui rapportaient déjà beaucoup à la maison d’édition. C’est sans compter les deux prix Saint-Pacôme que l’auteur a décrochés avec ses romans Le vide et L’Autre reflet.

Sur les 15 titres originaux publiés aux Éditions Alire, seulement deux d’entre eux (Oniria et Aliss) semblent plutôt s’apparenter au fantastique, bien qu’ils aient une tangente également horrifique. Horreur ou polar, l’auteur explique son succès notamment par cette façon bien particulière qu’il a de faire de la fiction horrifique populaire, donc plus « proche des gens ». Il nomme d’ailleurs lors d’une entrevue que « les monstres les plus terrifiants sommeillent en nous » et que le lecteur s’identifie donc plus facilement à l’horreur qui pourrait lui arriver au quotidien que celle suscitée « par des monstres à tentacules »[12]. C’est donc cette approche plus terre-à-terre qui vient chercher un lectorat peut-être moins porté à lire du fantastique et de la science-fiction et qui permet aux Éditions Alire d’atteindre un public cible plus grand et varié. Traduits dans une dizaine de langues (Faye 2018), les écrits de Senécal transcendent le Québec et connaissent maintenant une étendue de plus en plus internationale.

Maxime Houde : Covelski en romans et en revue / volet policier

Maxime houdeAvant même de publier sa première nouvelle chez Alibis en 2002, Maxime Houde a été remarqué par le directeur littéraire des Éditions Alire grâce aux enquêtes de Coveleski en l’an 2000 (Alire 2008). L’auteur de romans policiers n’avait jamais publié auparavant; qui aurait pu croire qu’en 2017, il aurait maintenant 11 romans à son actif chez Alire et qu’il serait récipiendaire du prix St-Pacôme du meilleur roman policier en 2012? Au cours de sa carrière, il publie plusieurs nouvelles chez Alibis, revue dirigée par Pettigrew, où les lecteurs peuvent retrouver parfois Covelski, leur enquêteur fétiche (Alire 2018). Nous émettons l’hypothèse que plus la participation est active dans un milieu littéraire donné, plus on se fait connaître et plus on fidélise le lecteur. À cet effet, cette participation active à la revue spécialisée du même genre fidélise les lecteurs de Houde à la manière d’une adaptation cinématographique d’un livre, sans en avoir la même portée. Houde ne se limite toutefois pas qu’aux aventures de Covelski; plusieurs nouvelles et deux autres livres se passent dans d’autres univers où le crime est toujours maître. Étant suivi par des lecteurs fidèles toujours à l’affût du prochain livre paru, on peut affirmer sans se tromper que Maxime Houde est un des auteurs importants chez Alire.

Jacques  Côté : un auteur reconnu au Canada / volet policier

Jacque CôtéDans la même lignée que Maxime Houde, mais avec une expérience d’auteur plus riche, on retrouve dans le paysage du roman policier la figure de Jacques Côté. « Auteur de la série policière la plus populaire du Québec »[13], trois fois récipiendaires du prix Arthur-Ellis pour le meilleur roman en français, une distinction pancanadienne soulignant la qualité des œuvres d’enquête, et deux fois récipiendaire du prix St-Pacôme (Alire 2018), la réputation de Jacques Côté n’est plus à faire. Ayant, selon notre catalogage, publié 7 romans chez les Éditions Alire dont 3 se retrouvent dans les deux formats, Côté attire les lecteurs qui ont non seulement envie d’un divertissement haut en mystère, mais d’un roman de fiction crédible se basant sur des éléments scientifiques et historiques factuels et vérifiables[14]. Cette recherche exhaustive et poussée derrière les romans de Côté démontre tout le sérieux de la démarche de l’auteur et – par le fait même – celle de la maison d’édition dans laquelle il publie. D’autant plus que toute cette reconnaissance littéraire, tous ces prix, ne passent pas inaperçue auprès des futurs lecteurs.

Joël Champetier : une œuvre complète et un passage au cinéma / volet SFFQ

Joel champetierOn peut facilement dire que Joël Champetier fait également partie des piliers des Éditions Alire, ayant publié ses romans presque exclusivement à cette maison d’édition à partir de 1997. Auteur polyvalent de SFFQ, il baignait même parfois dans l’horreur. C’est d’ailleurs dans cette lignée qu’il publie, en 1997, Peau blanche, son seul roman qui sera réédité en grand format chez Alire et qui sera également adapté au cinéma[15]. C’est grâce à la version grand format de Peau blanche que certains professeurs de Cégep ont décidé de le faire lire à leurs étudiants et ainsi de le mettre dans leur plan de cours.

Récipiendaire de 15 prix littéraires en carrière (Alire 2018) et rédacteur de la revue Solaris de 1999 à son décès en 2015 (Solaris 2018), on peut dire que Champetier était un homme bien impliqué dans son milieu qui a pu faire grandir sa carrière et sa renommée en même temps que celle de la maison d’édition. Il a si fortement marqué le milieu qu’à sa mort, Solaris et les Éditions Alire ont lancé le prix Joël Champetier pour souligner tout son apport à la littérature de genre francophone (Laval 2016).

Guy Gavriel-Kay : l’implication des auteurs Canadiens-anglais

Kay_coulParmi les 11 auteurs anglophones des Éditions Alire, qui représentent selon notre catalogage 20% des titres produits, Guy Gavriel-Kay est celui qui compte le plus de romans parus (18). Comme les auteurs canadiens-anglais traduits en français rapportent des subventions émises par le conseil des arts du Canada et par les autres organismes subventionnaires, nous trouvions important de souligner l’apport de ces auteurs chez Alire. Ils ne rapportent toutefois pas que des subventions, mais ils accusent de ventes probablement très importantes. À cet effet, on peut lire sur le site des Éditions Alire que Guy Gavriel Kay est « traduit en plus de vingt langues » et qu’il « a vendu des millions d’exemplaires de ses livres au Canada et à l’étranger » (Alire 2018), d’autant plus qu’ils raflent plusieurs prix littéraires pour ses œuvres.

Conclusion : et plus encore

auteurs-illustration

You are what you read. Illustration par Gürbüz Doğan Ekşioğlu.

Il est triste de devoir s’arrêter ici, mais la liste des auteurs talentueux est longue chez Alire et c’est eux, en collaboration avec les employés de la maison, qui contribuent au succès de cet éditeur. Un article de la sorte est toujours insatisfaisant, car il est impossible de mettre autant d’emphase sur tous les auteurs. La liste est incomplète; pour preuve, on n’a même pas parlé de Daniel Sernine, de Yves Meynard, de Natasha Beaulieu, de Francine Pelletier ou bien de Rick Mofina, mais le point de cet article demeure tout de même valide: chaque auteur-e apporte beaucoup à la maison d’édition et cette dernière ne pourrait pas exister sans leur talent.

 

Cet article met fin à notre dossier Alire ! Nous espérons grandement que vous avez apprécié le dossier. N’hésitez pas à nous laisser des commentaires. Merci !

 


[1] Comme le démontre notre catalogage.

[2] J.-Y. MOLLIER. « L’histoire de l’édition, une histoire à vocation globalisante », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 43 n°2, avril-juin 1996. p. 329-348.

[3] S. LUPIEN. « Élisabeth Vonarburg lauréate du Priz Extraordinaire des Utopiales 2018! » », Les libraires, [En ligne], 19 novembre 2018, https://revue.leslibraires.ca/actualites/les-prix-litteraires/elisabeth-vonarburg-laureate-du-prix-extraordinaire-des-utopiales-2018 (Page consultée le 30 novembre 2018).

[4] ÉQUIPE DE RECHERCHE LA LITTÉRATURE AUX ABORDS DES RIVIÈRES. « Élisabeth Vonarburg»,  Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean : 2010, [En ligne], https://www.salondulivre.ca/lar/cadre_elisabeth_vonarberg.htm (Page consultée le 20 novembre 2018).

[5] I. PORTER. « Entrevue – La maison d’édition qui fait peur », Le Devoir, [En ligne], 23 octobre 2004, https://www.ledevoir.com/lire/66781/entrevue-la-maison-d-edition-qui-fait-peur (Page consultée le 20 novembre 2018).

[6] M.-C. FORTIN. « Invité d’honneur : Jean-Jacques Pelletier », La Presse, [En ligne], 13 novembre 2010, https://www.lapresse.ca/arts/dossiers/salon-du-livre-de-montreal-2010/201011/09/01-4340916-invite-dhonneur-jean-jacques-pelletier.php, (Page consultée le 20 novembre 2018).

[7] N. PROVENCHER. « L’écrivain Jean-Jacques Pelletier au fond de la radio poubelle », Le Soleil [En ligne], 23 novembre 2018, https://www.ledroit.com/arts/lecrivain-jean-jacques-pelletier-au-fond-de-la-radio-poubelle-bd4511f8b9d37f0b686fcec987123a3c (Page consultée le 20 novembre 2018).

[8] M. DÉSAUTELS. Désautels le dimanche, Montréal, Ici Radio-Canada, 23 novembre 2014, Émission de radio (120 minutes).

[9] V. PROSE, 2010. Entrevue-portrait : Entrevue-portrait de Jean-Jacques Pelletier. Lettres québécoises, (139), 5–6.

[10] A. MIGNAULT. « Un million de lecteurs pour Patrick Senécal », Les libraires, [En ligne], 13 septembre 2017, https://revue.leslibraires.ca/actualites/le-monde-du-livre/un-million-de-lecteurs-pour-patrick-senecal (Page consultée le 26 novembre 2018)

[11] L. HENRIPIN. « Alire et Patrick Senécal soulignent les vingt ans de «Sur le seuil» », Horreur Québec,  15 décembre 2017, https://www.horreur.quebec/sur-le-seuil-20-ans/(Page consultée le 26 novembre 2018)

[12] C. BÉGIN. Y’a du monde à messe, Montréal, Télé-Québec, 20 avril 2018, Saison 2 épisode 27, Émission de télévision (68 minutes).

[13] LES LIBRAIRES. « Jacques Côté : Fiction et réalité ». Les libraires, [En ligne], 20 octobre 2010, https://revue.leslibraires.ca/entrevues/litterature-policiere/jacques-cote-fiction-et-realite (Page consultée le 20 novembre 2018).

[14] C. MONPETIT, « Roman policier – Jacques Côté, l’autopsie du meurtre ». Le Devoir, [En ligne], 17 mai 2008, https://www.ledevoir.com/lire/190053/roman-policier-jacques-cote-l-autopsie-du-meurtre (Page consultée le 20 novembre 2018) ; M. FORTIN. 2011. Jacques Côté — Points de suspense. Entre les lignes, 7(4), 26–27.

[15] C.-H. RAMOND. «  Peau blanche, La – Film de Daniel Roby ». Films du Québec, [En ligne], 15 février 2009,  http://www.filmsquebec.com/films/peau-blanche-daniel-roby/ (Page consultée le 20 novembre 2018).